Un temps pour changer… encore et toujours ! (2)

30 Décembre, 2020
Provenance: fsspx.news

Le pape François a fait paraître le 2 décembre 2020 un livre intitulé Un temps pour changer (Flammarion, 224 pages), au sous-titre éloquent : Viens, parlons, osons rêver…

Cet article est la deuxième partie de la recension consacrée à cet ouvrage fruit de ses entretiens avec le journaliste britannique Austen Ivereigh, qui est également son biographe (François le réformateur – De Buenos Aires à Rome, Paris, L’Emmanuel, 2017, 532 pages).

« Débordement » bergoglien et « dépassement » hégélien

Cette casuistique sophistique n’est pas sans rappeler les quatre postulats posés par le pape dans son exhortation apostolique Evangelii gaudium (2013), en particulier le deuxième : « l’unité l’emporte sur le conflit », qu’il justifiait ainsi : « la voie la mieux adaptée de se situer face à un conflit, c’est d’accepter de supporter le conflit, de le résoudre et de le transformer en un maillon d’un nouveau processus. »

Cette approche du conflit repose sur le principe « indispensable pour construire l’amitié sociale [voir le sous-titre de Fratelli tutti] : l’unité est supérieure au conflit » (n. 228). Ce principe inspire le concept de « diversité réconciliée » (n. 230), récurrent dans l’enseignement de François, surtout dans le domaine œcuménique.

Mais comme le remarquait alors le père Giovanni Scalese sur son blogue Querculanus, le 10 mai 2016 : « Le gros problème de ce postulat est qu’il présuppose une vision dialectique de la réalité très similaire à celle de Hegel. »

Et de commenter : « Cette “résolution [du conflit] à un plan supérieur” rappelle beaucoup l’Aufhebung hégélienne [concept central de la philosophie de Hegel exprimant le processus de dépassement d’une contradiction dialectique, où les éléments opposés sont à la fois affirmés et éliminés, maintenus mais non hypostasiés, dans une synthèse conciliatrice. NDLR]. Cela ne semble donc pas un hasard si, au n. 230, il est question d’une “synthèse”, qui nécessite logiquement une “thèse” et une “antithèse” (les pôles en conflit les uns avec les autres). »

A la savante analyse du père Scalese, on nous permettra d’ajouter l’observation lapidaire et peu académique de l’universitaire Pierre Boutang : « thèse – antithèse – foutaise ! »

Comme le disait l’éditorial de DICI n°402 (novembre 2020), c’est « la praxis conciliaire à l’œuvre », et François à la manœuvre : « Telle est la pastorale “miséricordieuse” du pape : elle soutient théoriquement la doctrine qu’elle détruit en pratique, – nominalement dans la ligne catholique, concrètement à la remorque de l’esprit du monde. C’était déjà écrit dans Amoris lætitia où les divorcés “remariés” pouvaient être admis, au cas par cas, à la communion eucharistique. […] Les mœurs évoluent, la pastorale s’adapte, et le dogme se plie à ces accommodements au cas par cas… L’aggiornamento conciliaire est une mise à jour permanente, une mise au goût du jour incessante. »

Ce dépassement du conflit, le pape le nomme « débordement », et ce terme qui renvoie à l’hydraulique plus qu’à la dogmatique, est parfaitement choisi pour désigner une pensée « liquide ».

Dans la Nuova Bussola Quotidiana du 5 octobre 2020, Stefano Fontana écrivait déjà, à propos de l’encyclique Fratelli tutti dont Un temps pour changer est la suite : « Et le verbe s’est fait liquide… », précisant : « un texte fluide ou liquide, qui peut être décomposé et recomposé, qui combine des propositions de différentes teneurs, qui utilise des phrases-slogans appartenant maintenant à un répertoire consolidé et qui sont devenues trop communes et mécaniquement répétitives. »

Le temps de l’inventaire

Face à tant de confusion, on comprend la réaction de l’historien Edouard Husson sur le site Atlantico, le 12 octobre 2020 – à propos de Fratelli tutti –, qui envisageait non pas « un temps pour changer » mais de façon plus réaliste « le temps de l’inventaire » : « De plus en plus nombreuses sont les voix laïques, en particulier en Amérique du Nord, qui rappellent le pape aux contenus du magistère.

« Scandaleux ? Non, quand le pape a la tentation de déposer le fardeau du magistère, il est sain que certains de ses frères viennent le rappeler à son devoir. Le “serviteur des serviteurs de Dieu” a des devoirs auxquels il ne peut se dérober. […] La résistance de laïcs – méritant bien la belle qualification de “fidèles” – au synode amazonien de l’automne 2019, est un signe annonciateur du travail d’inventaire qu’il va falloir effectuer dans les mois et les années qui viennent pour séparer le bon grain de l’ivraie dans l’enseignement de François. Et je me joins au groupe des interpellants pour dire à François, filialement : “Très Saint Père, n’oubliez pas d’être pape !” »