“Un temps pour se taire” de Patrick Leigh Fermor

04 Mai, 2021
Provenance: fsspx.news
L’abbaye de Saint-Wandrille

Désireux d’écrire dans le calme et le recueillement, Patrick Leigh Fermor demande l’hospitalité à l’abbaye de Saint-Wandrille. Il n’y suit pas la règle, mais assiste aux offices et respecte bien sûr les horaires stricts de la discipline bénédictine.

Les débuts sont difficiles : « L’abbaye était à peu près totalement endormie, mais il semblait ridiculement tôt, à peu près l’heure où mes amis de Paris (qui me manquaient soudain terriblement) se demandaient où dîner. Après avoir fini une flasque de Calvados achetée à Rouen, je pris place à ma table, terrassé par la dépression et l’acédie. En regardant autour de moi la boîte blanche de ma cellule, je souffrais de ce que Pascal a qualifié de cause de tous les maux humains. »

Les semaines passent et Fermor s’initie à ce monde si particulier. Il peut parler à certains moines, ceux qui ne sont pas tenus par la règle du silence en raison de leurs fonctions : « Je ne trouvais parmi eux nulle trace d’obscurantisme, aucune ombre de nécropole, aucun soupçon de bigoterie, encore moins cette accablante jovialité qui est un trait si embarrassant de maints ecclésiastiques anglais.

« On ne pouvait douter du respect qu’ils avaient pour la raison d’être de leur vie ; mais leur compagnie évoquait celle de tout Français civilisé et bien élevé, doué de tout l’équilibre, de l’érudition et de l’esprit attendus, la seule différence étant une douceur, une absence de hâte et une quiétude qui sont l’apanage de toute la communauté. »

Au-delà de ses impressions personnelles, l’auteur nous raconte rapidement l’histoire tourmentée de Saint-Wandrille et d’autres abbayes occidentales, ravagées par de multiples catastrophes successives : la Guerre de Cent ans, les exactions huguenotes, la Révolution et parfois le relâchement de la règle et des mœurs. Elles se relèvent souvent, pas toujours, et les ruines qui demeurent sont de précieux témoins.

Mais il faut partir, après des mois de vie monacale, et la tristesse est plus grande encore : « L’abbaye avait d’abord été un cimetière ; le monde extérieur sembla ensuite, par contraste, un enfer de bruit et de vulgarité entièrement peuplé de goujats, de catins et de forbans. Depuis le train qui me ramenait à Paris, même les publicités pour Byrrh et Cinzano, vues de la fenêtre, emblèmes d’ordinaire si radieux de liberté et de fuite, avaient la portée d’insultes personnelles. »

Après Saint-Wandrille, Fermor nous entraîne à Solesmes puis à la Grande Trappe avec le même brio littéraire et la même profondeur.

La fin de ce petit livre, écrit en 1957, est un hommage vibrant rendu aux monastères rupestres de Cappadoce. De merveilleuses églises et de petits monastères presque enterrés s’y nichent, vidés de leurs moines depuis des siècles, mais toujours là. Tous les secrets n’en sont pas connus et pourtant « c’était le paysage de la chrétienté originelle qui nous entourait ».

Patrick Leigh Fermor (1915-2011) fut une institution en Angleterre. Héros de la Seconde Guerre mondiale (il enleva un général allemand en Crète), écrivain-voyageur de haut vol (sur la Grèce notamment), son style remarquable lui vaudra un succès bien mérité.

Ne craignez pas ces visites monacales, Fermor sait les rendre passionnantes, par sa finesse et son humour si sobre. Un voyage inattendu que l’on ne regrette pas.