Une interview exclusive de Mgr Lefebvre

04 Août, 2009
Provenance: fsspx.news

« Je désobéis au Pape pour obéir à Dieu… »

Le fondateur d’Écône explique pourquoi il a pris sa décision et ce qu’il compte faire maintenant.

À l’issue de la conférence de presse qu’il a donnée mercredi à Écône, Mgr Marcel Lefebvre a bien voulu répondre aux questions du « Figaro », 17 juin 1988, et préciser sa pensée sur les jugements qu’il a portés sur le Saint-Siège et sur les motifs qui l’ont conduit à décider de sacrer évêques quatre prêtres de sa communauté.

QUESTION. – Vous avez ex­primé une grande méfiance vis-à-vis des autorités romaines lors de votre conférence de presse. Pensez-vous que le Saint-Père et ses collaborateurs vous soient fondamentalement hostiles ?

MGR LEFEBVRE. – Non. Il n’y a pas vraiment d’hostilité, mais une totale incompréhen­sion de notre position. Nous sommes aux antipodes de ce que pense Rome, qui ne com­prend pas notre attachement au passé. D’ailleurs, on nous de­mande sans cesse d’accepter le Concile.

Q. – La déclaration com­mune du 5 mai reconnaissait qu’il y avait dans la manière dont Vatican II a été interprété par l’Église des éléments non conformes à la tradition, ce qui vous donnait partiellement rai­son. Pourquoi l’avez-vous dé­noncée le lendemain ?

Mgr L. – Ils ont écrit cela, mais, dans le fond, ils ne l’ad­mettent pas. Ils ont seulement cédé du terrain devant la menace de l’ordination des évê­ques.

Q. – Sur ce dernier point, le Saint-Siège vous avait proposé la date du 15 août pour l’ordina­tion d’un évêque sacré d’un commun accord. Pourquoi, cette satisfaction majeure obtenue, avez-vous rompu l’accord et pré­cipité les événements ?

Mgr L. – C’est sous la me­nace que j’avais obtenu cette concession. J’en avais assez.

Q. – Vous avez, ce faisant, pris le risque d’un schisme...

Mgr L. – Quel schisme ? Je serais schismatique pour des gens que je considère comme étant hors de l’Église catholique et qui sont eux-mêmes schisma­tiques. Lors de mon entretien autrefois, avec Paul VI, je lui avais dit : « J’ai le choix entre la position prise par vos prédéces­seurs et les décisions du Concile Vatican II. J’ai choisi vos prédé­cesseurs. » Aujourd’hui, j’ai choisi de rompre. C’est une nou­velle étape. Certains vont s’éloi­gner de nous. Ce sera difficile pendant des années, pendant dix ans peut-être. Mais la situation va se dégrader dans le camp d’en face. On s’apercevra un jour que nous avions raison.

Q. – Votre action avait fait progresser certaines idées dans l’Église. Celle-ci a reconnu des erreurs. Votre décision va, au contraire, provoquer un inévita­ble durcissement. Le bénéfice de votre croisade va être réduit à néant. Ne prenez-vous pas un risque disproportionné avec le « bénéfice » que vous pouvez en attendre ?

Mgr L. – C’est possible, mais la situation actuelle ne peut pas se prolonger. Je ne sacre pas ces quatre évêques dans un esprit de rupture, mais parce que la gravité de la situation dans l’Église m’y oblige.

« Il faut vous mouiller »

Q. – Comment avez-vous fait votre choix ? Selon quels critères avez-vous désigné ces futurs évêques ?

Mgr L. – J’avais proposé le nom du supérieur général, l’abbé Schmidberger, mais le Vatican a récusé son nom. J’avais d’ailleurs proposé trois noms, une « terna » comme cela se fait toujours ceux du supé­rieur général, du secrétaire gé­néral, l’abbé Bernard Tissier de Mallerais et de l’économe géné­ral, l’abbé Bernard Fellay. Mais Rome m’a demandé d’autres noms. Devant cette manœuvre, j’ai décidé d’ordonner deux d’entre eux qui sont les plus pro­ches collaborateurs de l’abbé Schmidberger, et deux autres, les abbés Williamson et de Galarreta. Ils ne voulaient pas, mais je leur ai dit : « Il faut vous mouiller et prendre vos respon­sabilités. » Ils ont fini par accep­ter.

Q. – Deux de ces prêtres sont très jeunes. Ils ont juste trente ans ; ils n’ont aucune ex­périence pastorale. Vous, vous avez un certain prestige, celui du missionnaire. Croyez-vous qu’ils feront le poids ? Et pour­quoi avoir choisi deux Améri­cains, l’un au Nord et l’autre au Sud ?

Mgr L. – J’ai peur d’une invasion de l’Europe par les communistes et que nous soyons coupés de l’Amérique et de nos fidèles de là-bas, et que tous nos évêques soient immobi­lisés en Europe.

Q. – Il faut l’assistance et la présence de deux ou trois évê­ques pour la cérémonie du sa­cre. Comment ferez-vous ?

Mgr L. – S’il en faut deux ou trois, ce n’est pas pour une rai­son de validité. Mais j’ai de­mandé l’assistance de Mgr Cas­tro Mayer (1). Il m’a promis de venir. Je m’en réjouis d’autant plus qu’il avait refusé jusqu’ici d’ordonner des prêtres, se bor­nant à conférer les ordres mi­neurs, mais, cette fois-ci, il s’en­gage vraiment. Il va franchir le pas...

Et nous aurons des évêques pour ordonner de nouveaux prê­tres en Amérique et ailleurs, pour confirmer des enfants. Moi, je ne peux plus voyager au loin...

Q. – Par quoi remplacerez – vous le mandement romain pré­cédant la cérémonie de l’ordina­tion des évêques ?

Mgr L. – Je dirai que je reste fidèle à Jean-Paul II en tant qu’il est le successeur de Pierre, mais que je n’adhère pas à ses erreurs modernistes. Je déso­béis à un pape moderniste pour obéir à Dieu et garder la foi catholique.

(1) Ancien évêque de Campos (Brésil)

 

Interview recueillie le 17 juin 1988

pour le journal quotidien français Le Figaro

par Jean BOURDARIAS