Analyse : La liberté religieuse à Varsovie et à Cuba

Le 27 mars 2012, au cours du voyage du pape à Cuba, le P. Federico Lombardi avait fait savoir à la presse que le Souverain Pontife avait demandé au Président Raul Castro que le Vendredi Saint soit un jour férié dans ce pays (voir DICI n°253 du 20/04/12). Le 31 mars, le porte-parole du Saint-Siège a pu annoncer que cette demande avait été rapidement acceptée par les autorités cubaines et que le Vendredi Saint serait désormais un jour férié dans ce pays communiste.

Lors de la messe qu’il célébrait le 28 mars 2012, place de la Révolution à Cuba, Benoît XVI avait souligné « l’importance de la liberté religieuse, tant dans sa dimension individuelle que communautaire, qui manifeste l’unité de la personne humaine à la fois comme croyant et citoyen » (voir DICI n°253 du 20/04/12). On peut se demander si cette défense de la liberté religieuse, promue par Vatican II, ne contredit pas frontalement la doctrine catholique traditionnelle que rappellent les intellectuels polonais dont la Supplique pour un examen de Vatican II a été publiée dans le dernier DICI (n°254 du 11/05/12) ? On peut y lire, en effet, cette interrogation dans la droite ligne de l’enseignement de Mgr Marcel Lefebvre : « Comment peut-on concilier le droit de restreindre le culte public des autres confessions religieuses, que les prédécesseurs de Votre Sainteté ont accordé aux dirigeants des Etats catholiques pour préserver la vraie religion, avec la liberté de non coercition externe dans le culte public pour toute religion, droit qui a été élevé par Dignitatis humanae au rang de loi naturelle, en déclarant qu’il avait son fondement dans la dignité de la personne humaine ? N'est-ce pas la dignité de la personne humaine bien comprise qui se manifeste lorsqu'elle adore Dieu dans la vraie religion ? » Et d’ajouter cette observation très pertinente : « En tant que catholiques activement engagés dans la vie publique de la Pologne, nous ne pouvons pas nous empêcher de remarquer que le concept de l'Etat libéral, essentiellement neutre en matière de religion, étouffe efficacement les aspirations légitimes des Polonais, de même qu'il contredit les valeurs les plus profondément enracinées dans l'histoire de la nation polonaise. »

La question qui se pose est la suivante : la liberté religieuse qui est un mal en Pologne, redevenue catholique à la chute du régime soviétique, peut-elle être un bien à Cuba sous un gouvernement toujours ouvertement communiste ? Comment peut-on accepter que la condamnation de la liberté religieuse par la doctrine traditionnelle vaille à Varsovie et pas à Cuba ?

En restant au niveau du principe et sans préjuger aucunement des intentions subjectives de ceux qui combattent ou promeuvent la liberté religieuse, voici la réponse que donnait le cardinal Alfredo Ottaviani (à gauche sur la photo), secrétaire du Saint-Office, à cette question : « Dans les cités où une grande partie des citoyens ne professent pas la foi catholique ou ne connaissent même pas le fait de la Révélation, le pouvoir civil non-catholique doit, en matière de religion, se conformer du moins aux préceptes de la loi naturelle. Dans ces conditions, ce pouvoir non-catholique doit concéder la liberté civile à tous les cultes qui ne s’opposent pas à la religion naturelle. Cette liberté ne s’oppose pas alors aux principes catholiques, étant donné qu’elle convient tant au bien de l’Eglise qu’à celui de l’Etat. Dans les cités où le pouvoir ne professe pas la religion catholique, les citoyens catholiques ont surtout le devoir d’obtenir, par leurs vertus et actions civiques grâce auxquelles, unis à leurs concitoyens, ils promeuvent le bien commun de l’Etat, qu’on accorde à l’Eglise la pleine liberté d’accomplir sa mission divine. De la libre action de l’Eglise, en effet, la Cité non-catholique, elle aussi, ne subit aucun dommage et retire même de nombreux et insignes bienfaits. Ainsi donc, les citoyens catholiques doivent s’efforcer à ce que l’Eglise et le pouvoir civil, bien qu’encore séparés juridiquement, se prêtent une aide mutuelle bienveillante. »

Ce document du cardinal Ottaviani, intitulé Des relations entre l’Eglise et l’Etat et de la tolérance religieuse, a été rejeté dès la première session du concile Vatican II au profit du schéma rédigé par le cardinal Augustin Bea qui présidait le Secrétariat pour l’unité des chrétiens. On peut trouver le texte intégral du schéma du cardinal Ottaviani dans les annexes du livre de Mgr Lefebvre, Ils l’ont découronné (Clovis, 2008, pp. 285-292), et sur le site de la Maison Générale de la Fraternité Saint-Pie X.

(DICI n°255 du 25/05/12)