Béatification de 498 martyrs de la guerre civile espagnole

 Le cardinal portugais, préfet de la Congrégation de la cause des saints, a souligné que la béatification de ces religieux et religieuses abattus entre 1936 et 1937 par les Républicains espagnols avait « une importance historique ». « Les martyrs ne sont pas le patrimoine exclusif d’un diocèse ou d’une nation (…) mais appartiennent au monde entier et à l’Eglise universelle ».

« Nous vivons à une époque où les chrétiens sont menacés dans leur vérité ce qui signifie qu’ils sont martyrs, c’est à dire qu’ils adhèrent à la foi du baptême de façon cohérente, ou bien ils s’adaptent », a expliqué le cardinal Saraiva Martins. « Proposer l’exemple des martyrs signifie que la sainteté ne consiste pas dans la réaffirmation des valeurs communes à tous, mais dans l’adhésion personnelle au Christ ». « Nous ne pouvons pas nous contenter d’un christianisme vécu tièdement », a-t-il  alors lancé.

 « Etre des chrétiens cohérents nous impose de ne pas nous inhiber face au devoir de donner notre contribution au bien commun et de modeler la société toujours selon la justice, en défendant – dans un dialogue forgé par la charité – nos convictions sur la dignité de la personne et de la vie de sa conception à sa fin naturelle, sur la famille fondée sur l’union matrimoniale unique et indissoluble entre un homme et une femme, sur le droit et le devoir fondamental des parents à l’éducation des enfants et sur les autres questions qui naissent de l’expérience quotidienne de la société dans laquelle nous vivons », a conclu le cardinal.      

Le pape qui, selon les règles qu’il a fixées, n’a pas célébré la cérémonie de béatification, est apparu à la fenêtre de ses appartements pour le traditionnel Angélus dominical. S’adressant directement aux fidèles espagnols, Benoît XVI a déclaré que les 498 martyrs béatifiés devaient être un exemple de « pardon envers leurs persécuteurs, nous invitant à ne jamais cesser de nous engager pour la miséricorde, la réconciliation et la coexistence pacifique ».

Puis il a indiqué que « le suprême témoignage du sang n’est pas une exception uniquement réservée à certaines personnes, mais qu’il est une éventualité possible pour l’ensemble du peuple de Dieu ». « Le baptême impose aux chrétiens de participer courageusement à la diffusion du règne de Dieu », a-t-il poursuivi. « Certes, nous ne sommes pas tous appelés au martyre cruel », mais « le témoignage silencieux et héroïque de tant de chrétiens qui vivent l’Evangile sans compromis, en remplissant leur devoir » est un exemple à suivre. « Ce martyre de la vie ordinaire est un témoignage important dans la société sécularisée de notre époque. C’est la bataille pacifique de l’amour dans laquelle chaque chrétien doit combattre sans relâche, c’est la course pour défendre l’Evangile qui nous engage jusqu’à la mort », a conclu Benoît XVI.

 71 évêques espagnols ont participé à la cérémonie de béatification des 498 martyrs dont 2 évêques, 24 prêtres, 462 religieux, 3 diacres ou séminaristes et 7 laïcs. Le gouvernement espagnol était représenté par le ministre des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos. Sept Communautés autonomes de la Péninsule ibérique avaient envoyé des délégations officielles. Le député socialiste Juan Nadres Torres Mora y Esposa, artisan de la loi de réhabilitation des victimes du franquisme mais aussi descendant de l’un des martyrs, conduisait la délégation du parlement espagnol.

 La béatification de ces 498 martyrs est numériquement la plus importante de toute l’histoire de l’Eglise. En comptant les nouveaux bienheureux de ce 28 octobre, l’Eglise catholique a béatifié en tout 977 martyrs de la guerre civile espagnole et elle en a canonisé 11. Selon le secrétaire de la conférence épiscopale espagnole, le père Juan Antonio Martínez Camino, s.j., les procès de béatification d’environ 2000 autres martyrs sont en cours. Il estime que l’on pourrait proposer jusqu’à 10.000 martyrs de cette période de l’histoire de l’Espagne.

Une béatification contestée

 Cette cérémonie a eu lieu trois jours avant le vote par le Parlement espagnol d’une loi de réhabilitation des victimes du franquisme voulue par le gouvernement du socialiste José Luis Rodriguez Zapatero. Cette nouvelle loi obligera les mairies à ôter tous les symboles franquistes des édifices d’Etat et des administrations publiques, ainsi que les noms de rue en rapport avec le régime du général Franco. Elle prévoit aussi de supprimer les subventions allouées aux « propriétaires privés », entre autres l’Eglise, s’ils ne retiraient pas ces symboles franquistes.

Dans un manifeste, cité par le quotidien madrilène El Pais, un collectif de 147 mouvements chrétiens, en Espagne, a qualifié cette cérémonie de béatification d’« inopportune et discriminatoire », tant que l’Eglise catholique n’aura pas reconnu ses erreurs et demandé pardon pour s’être ralliée à Franco. Ce collectif a également regretté que l’Eglise catholique soit opposée à la loi de réhabilitation des victimes du franquisme. Parmi les signataires de cet appel figurent des communautés chrétiennes populaires, le mouvement "Nous sommes l’Eglise", des associations ouvrières provinciales de l’Action catholique, Justice et Paix…

 Selon le sociologue péruvien Alvaro Castro, cité par l’Apic, pour nombre d’Espagnols, cette béatification de masse ranime le « mythe » d’une « Espagne vraie », celle des militaires et de l’Eglise en lutte contre une anti-Espagne, « celle des rouges ». D’après lui, c’est dans la même logique que des pressions sont exercées par les prélats espagnols pour la béatification d’Isabelle la Catholique : « Le même clivage se retrouve en Amérique latine, avec un clergé appartenant à une Opus Dei de plus en plus présente, au détriment des Eglises de base (communautés de base proches de la théologie de la libération, ndlr). Pour le plus grand bonheur des sectes ».

 L’historien Julian Casanova, interrogé par l’Apic sur une éventuelle canonisation d’Isabelle la Catholique, répond : « J’espère que l’Eglise n’ira pas jusque là. A mes yeux, il s’agirait d’une sottise historique énorme, d’une cruauté à l’égard de la grande majorité de l’Amérique latine. L’Eglise catholique en Espagne, qui a eu durant longtemps le monopole de la religion se doit d’apprendre à coexister au sein d’une société multiculturelle, avec l’arrivée de 4,5 millions d’immigrants durant ces dernières années ».

La réponse des évêques

 Invité à répondre à ces critiques le président de la Conférence des évêques d’Espagne, Mgr Ricardo Blazquez, évêque de Bilbao, n’a fait aucun commentaire, se refusant à « entrer dans ce débat ». Les services de l’évêché ont simplement rappelé la lettre pastorale écrite le 1er octobre par Mgr Blazquez, texte  dans lequel il relève qu’il ne faut pas « confondre les martyrs avec les soldats, tombés au champ de bataille pour avoir lutté les uns contre les autres, ni avec les victimes de la répression politique, qui fut implacable ». Les martyrs, assure l’évêque basque, « ne sont béatifiés contre personne ni pour rouvrir des blessures ».

 En revanche l’archevêque de Séville, dans le sud de l’Espagne, le cardinal Carlos Amigo Vallejo, s’en est pris en termes vifs à la "Loi sur la mémoire historique" du gouvernement Zapatero car, assure-t-il, elle cherche uniquement à favoriser « une idéologie et en aucun cas la réconciliation des Espagnols ».

 Mgr Carlos López, évêque de Salamanque, a publié un communiqué repris par Zenit, où l’on peut lire : « Les martyrs n’étaient en guerre contre personne et ils sont morts en laissant un témoignage d’amour et de pardon à l’égard de tous ceux qui les privaient de la vie pour le simple fait d’être catholiques ». En les béatifiant, « l’Eglise ne veut accuser personne, mais veut les présenter aux croyants d’aujourd’hui comme des modèles de fidélité et, à la société actuelle, comme une invitation à la réconciliation et à la paix à travers l’amour et le pardon sans limites ». Quant à l’idée que cet événement puisse rouvrir d’anciennes blessures, le prélat espagnol estime que « la béatification, de par sa nature même, favorise la réconciliation et la guérison des plaies, montrant que dans le cœur  de ces martyrs, ces plaies ne se sont jamais ouvertes ». - Parmi les martyrs, qui ont donné leur vie sous la persécution religieuse des années 1934, 1936 et 1937, quinze d’entre eux étaient originaires de la province de Salamanque : douze du diocèse même de Salamanque et trois de celui de Ciudad Rodrigo.

 Lors d’une messe d’action de grâces célébrée le lendemain de la béatification, dans la basilique Saint-Pierre, le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du Saint-Siège, a salué le témoignage courageux de ces martyrs. Pour comprendre encore plus le véritable sens chrétien du martyre, nous devons laisser parler ces mêmes martyrs, a-t-il affirmé en ajoutant : « par leur exemple, ils nous ont laissé un testament que parfois nous n’osons pas ouvrir. Toutefois, si nous leur prêtions attention, leur existence nous parlerait sûrement de foi, de force, de courage et de charité ardente, face à une culture qui, parfois, cherche à marginaliser et déprécier les valeurs morales et humaines que l’Evangile nous apprend ».

 Le cardinal Bertone a également souhaité que cette béatification suscite en Espagne « un appel vigoureux à raviver la foi et à intensifier la communion ecclésiale ». »Leur mort constitue pour tous un stimulant qui nous pousse à dépasser les divisions, à redonner vie à notre engagement ecclésial et social, et à chercher toujours le bien commun, la concorde et la paix ». Pour le prélat romain, ces martyrs ne sont pas « simplement des héros et des personnages d’une époque lointaine », et il a formé le vœu que « leur parole et leurs gestes nous parlent aujourd’hui ».