Campos : « Une surprise très heureuse » - Interview de La Nef avec Mgr Rangel

Les notes en bas de page sont des remarques du rédacteur.

La Nef – L’accord de Campos a été une relative surprise : comment avez-vous abouti à cette réconciliation ?

Mgr Licinio Rangel – Oui, ce fut réellement une surprise très heureuse. Beaucoup ne croyaient pas que nous aurions pu y arriver, tant les progressistes que les traditionalistes. Mais notre amour pour Rome et pour le pape, notre sens catholique, fruit de la formation que nous avons reçus de Mgr Antonio de Castro Mayer, nous a toujours amenés à désirer l’union avec la hiérarchie de la Sainte Eglise.

Nous avons toujours eu conscience que notre position et la situation d’exception qui en découlait devait être fortuite, provisoire et restreinte aux aspects originaires de points précis de la crise, sans aucune intention de schisme. La preuve de ceci est que, après la mort de Mgr Antonio de Castro Mayer, il y a dix ans, quand j’ai reçu un « épiscopat de secours » pour les fidèles de la ligne traditionnelle, j’ai déclaré que j’espérais que les circonstances changeraient et qu’alors je restituerais au pape mon épiscopat pour qu’il puisse en disposer comme il le voudrait 1. Par conséquent, il n’y a pas eu de rupture avec l’Eglise. Ainsi nous avons toujours désiré ardemment une régularisation et une reconnaissance. L’occasion nous est apparue après notre pèlerinage à Rome pour le Jubilé de l’an 2000, quand le Saint-Père a nommé S.E. le cardinal Dario Castrillon Hoyos pour, en son nom, initier les pourparlers ayant en vue notre régularisation juridique 2. Les pourparlers eurent lieu pendant toute l’année 2001 et, grâce à Dieu, ils arrivèrent à bon terme, avec notre entière reconnaissance canonique au sein de l’Eglise.

La Nef – Qu’est-ce que cet accord va concrètement changer pour vous ?

Mgr R. : Le Saint-Père nous accorde une forme juridique de reconnaissance de notre réalité dans l’Eglise, avec la garantie d’un droit à nos caractéristiques particulières 3. Ce qui change réellement, c’est que maintenant nous sommes beaucoup plus tranquilles ,4 puisque nous comptons sur l’approbation du Saint-Siège. Et le retrait des censures aidera beaucoup dans l’apostolat et au rapprochement avec d’autres fidèles.

La Nef – Pensez-vous qu’il puisse être un exemple pour un futur accord entre Rome et la Fraternité Saint-Pie X ?

Mgr R. : Le supérieur de la Fraternité, Mgr Bernard Fellay, reconnaît lui-même, qu’il va nous observer et que notre accord servira de test pour eux. Comme nous nous basons sur la déclaration doctrinale de Mgr Marcel Lefebvre de mai 1988, nous pensons qu’ils pourront faire la même chose que nous 5.

La Nef – Quelle est aujourd’hui votre position à l’égard de la Fraternité Saint-Pie X ?

Mgr R. : Nous voulons continuer en restant leurs amis 6. Et nous, maintenant que nous sommes régularisés canoniquement, nous leur offrons nos intentions de prières et de l’aide pour qu’ils puissent dépasser leurs difficultés particulières 7 et puissent parvenir à ce bien spécial qui est la reconnaissance des droits de la tradition que Rome nous a accordée.8 Ainsi unis et parfaitement légalisés,9 nous servirons la Tradition de la Sainte Eglise.

La Nef – Dans votre déclaration vous promettez votre soumission au pape, vous reconnaissez le concile Vatican II interprété selon la Tradition, ainsi que le nouvel Ordo correctement célébré et, enfin, vous vous engagez à une attitude d’étude positive à l’égard des points doctrinaux qui vous posent problème : cette déclaration marque-t-elle un changement dans vos positions ?

Mgr R. : Non, mais jusqu’alors, nous étions surtout connus par notre côté négatif, il était nécessaire de montrer notre côté positif, ce à quoi nous adhérons, sous les conditions explicitées.10 Notre position n’est ni celle des modernistes ni celle des sédévacantistes. Nous ne voulons pas non plus être des hérétiques ou des schismatiques.11 Contre ceux qui n’acceptent pas le pape, nous déclarons que nous le reconnaissons et qu’à lui nous nous soumettons, selon la doctrine catholique. Contre ceux qui transformèrent le Concile en un super-dogme, et en le considérant comme presque le seul concile, l’interprétant de manière moderniste, nous déclarons que nous le considérons comme un des conciles de l’Eglise et nous l’acceptons à la lumière de la Tradition sacrée, en effet l’Eglise ne peut se séparer de son passé et encore moins le contredire. Quant à la messe, nous avons toujours reconnu la validité du Novus Ordo, comme le reconnaissaient Mgr de Castro Mayer et Mgr Lefebvre.

La Nef – Dans la forme au moins, cet accord ne marque-t-il pas un changement ?12 Certes, Rome reconnaît que vous puissiez avoir des objections doctrinales, mais non point de polémiquer publiquement et, surtout, de les exprimer dans le cadre de l’ obéissance : cela vous semble-t-il difficile ?

Mgr R. : Dans notre déclaration, nous affirmons : « Nous nous engageons à approfondir toutes les questions encore ouvertes, en tenant compte du canon 212 du code de droit canonique ». Selon ce canon, le Saint-Siège nous reconnaît le droit, et même parfois le devoir, d’exprimer notre opinion, même publiquement, au sein de l’Eglise. Cela veut dire qu’on ne nous demande aucune compromission, nous avons notre part du service de la vérité. Et quant à la forme, nous promettons d’agir « avec un esprit sincère d’humilité et de charité fraternelle envers tous ». C’est une question de logique, agir selon les principes que nous défendons.13

La Nef – Quelles sont vos relations avec Mgr Guimaraes, évêque de Campos ? Et comment voyez-vous l’équilibre entre sa juridiction et la vôtre ?

Mgr R. : Les relations sont cordiales et j’espère qu’elles le resteront toujours. Il n’y aura pas de confrontation puisque la juridiction de l’évêque diocésain est territoriale, et la mienne personnelle, cumulable avec celle de l’évêque diocésain, sur les fidèles qui fréquentent ou ont fréquenté nos églises et nos chapelles. 

Notes:

1 Quelles circonstances ont changé de telle sorte qu’un accord qui n’était pas possible il y a dix ans l’est aujourd’hui ?
2 L’occasion en est le jubilé, soit. Mais quelle est la cause ?
3Quelles sont ces « caractéristiques particulières » ? S’il s’agit de « l’usage des livres liturgiques de 1962 », c’est-à-dire de la messe traditionnelle, alors nous ne sommes plus sur la même longueur d’onde ; alors la Tradition est une sensibilité parmi d’autres ; alors la Tradition trouvera bien une place dans l’Eglise d’Assise à côté des autres religions.
4 Nous aussi, nous voudrions être plus tranquilles ; les martyrs de la foi auraient également souhaité qu’on les laisse vivre en paix. Le témoignage de la foi se situe à un autre niveau.
5 Nous ne sommes plus disposés à « accepter le concile à la lumière de la Tradition », même si Mgr Lefebvre a utilisé cette formule en 1978. Dans DICI 44, nous expliquions pourquoi Mgr Lefebvre n’a plus repris cette formule par la suite – surtout dans le cadre des sacres de 1988 – alors qu’il aurait pu le faire et que cela lui aurait permis « d’être beaucoup plus tranquille ». Avec les années se révèlent de plus en plus le véritable « esprit du concile » et les intentions réelles des novateurs dissimulées sous des formules d’apparence parfois anodines. – Quant à la nouvelle messe, elle mérite le blâme et la condamnation et non pas une approbation ou une reconnaissance de sa validité, même si nous reconnaissons que toutes les nouvelles messes ne sont pas invalides. L’attitude positive concernant le NOM consiste à dénoncer et démanteler théologiquement la fausse doctrine du mystère pascal qui le sous-tend de part en part.
6 L’adage nous dit – suivant en cela la bonne logique et non le sentiment – : « Les amis de mes amis sont mes amis. Les amis de mes ennemis sont mes ennemis. » Cela ne veut pas dire que nous voulons être des ennemis de Campos ; au contraire, à partir du moment où un soldat signe avec l’ennemi, il porte atteinte à l’amitié qui le liait avec ses compagnons d’arme. En langage militaire, cette démarche a un nom bien précis.
7 Si Mgr Rangel entend par « difficultés particulières » l’excommunication ou la marginalisation, qu’il ne s’inquiète pas pour nous. Saint Athanase considérait ses mises au ban de l’empire comme un certificat de catholicité.
8 C’est une illusion de croire que l’accord signé par Campos signifie que Rome accorde des droits à la Tradition. « C’est l’entrée dans le pluralisme sous apparence de reconnaissance de la part de Rome, qui est imposé, ce n’est pas le retour de l’Eglise conciliaire à la Tradition. » Mgr Fellay
9 Leur premier souci semble être devenu la légalité et non plus la foi, ce qui est une inversion de l’ordre normal des choses : le droit est au service de la foi.
10 Le nouvel accord ne marque donc pas de changement. Les intéressés sont les seuls à y croire. Objectivement, nous constatons une perte de pugnacité dans le combat pour la défense de la foi. Pour Rome, Campos a signé, Campos est muselé.
11 Il est parfaitement possible d’être catholique et de défendre efficacement la foi, sans être ni moderniste, ni sédévacantiste, ni hérétique, ni schismatique, et sans signer un accord douteux.
12 Le journaliste insiste : il y a quand même un changement, Monseigneur !
13 De belles paroles que tout cela ! Dans les faits, il n’y aura plus de « service de la vérité », car on ne peut signer un accord avec Rome et en même temps la critiquer sur des points sensibles. L’absence de réaction suite à l’événement d’Assise en est une illustration qui est venue rapidement. Il y a 13 ans, Le Barroux s’est aussi engagé à « approfondir toutes les questions encore ouvertes ». On voit où cela les a menés : aujourd’hui, ils justifient théologiquement la liberté religieuse, en six tomes et plusieurs milliers de pages.