Chypre : Voyage de Benoît XVI (4-6 juin 2010)
Le dimanche 30 mai 2010, Benoît XVI s’est adressé aux fidèles réunis place Saint-Pierre pour la prière de l’Angelus : « Cette semaine je vais effectuer un voyage apostolique à Chypre, afin d´y prier avec les fidèles catholiques et orthodoxes, et de remettre l´Instrumentum laboris pour la prochaine assemblée spéciale du Synode des évêques pour le Moyen-Orient. Je vous demande de prier pour la paix et la prospérité de toute la population de Chypre.»
Benoît XVI est le premier pape à se rendre en République (grecque) de Chypre au sud de l´île ; au nord se trouve la République turque, sur un tiers de la superficie de l’île. La population de la République de Chypre compte 78 % d´orthodoxes, 18 % de musulmans, et 3,15 % de catholiques répartis entre maronites (0,75 %) et latins (2,39 %), soit 25.000 fidèles sur un total de 794.000 d´habitants (au 31 décembre 2008). L´Eglise catholique comprend un diocèse de 13 paroisses, 12 prêtres diocésains, 18 religieux prêtres et 2 évêques : Mgr Youssef Antoine Soueif (pour les maronites) et Mgr Fouad Twal (pour les latins) résidant à Jérusalem. Ce dernier, patriarche latin de Jérusalem, est représenté à Chypre par un vicaire patriarcal, le Père franciscain Umberto Barato. On compte également sur l´île 18 religieux non prêtres, 42 religieuses et un séminariste ; 18 écoles maternelles ou primaires catholiques pour 5.355 élèves, 4 collèges et lycées catholiques pour 992 élèves ; 2 hôpitaux, 3 dispensaires, 1 maison de soins et 6 orphelinats ou garderies.
Avant l’arrivée du pape, certains responsables orthodoxes s’étaient publiquement opposés à sa visite « en raison du prosélytisme qu´exerce le Vatican au détriment de l´orthodoxie ».
Dans l’avion vers Chypre
Durant le vol de Rome à Paphos, Benoît XVI a répondu aux questions des journalistes formulées en leur nom par le P. Federico Lombardi, directeur de la Salle de Presse du Saint-Siège. A propos de l'œcuménisme et en particulier du dialogue avec l'orthodoxie le Saint-Père a répondu en précisant « qu’il ne s'agit pas d'une alliance morale et politique, mais d'une démarche de foi car les valeurs [chrétiennes] fondamentales que nous défendons ensemble ne sont pas des moralismes mais la substance de la foi chrétienne. Trois éléments rapprochent de plus en plus » orthodoxes et catholiques : la Bible qui « est la tradition de l'Eglise, et cette conscience est commune à l'orthodoxie et au catholicisme ». Ensuite, « la tradition nous ouvre la porte à la compréhension de l'Ecriture » et enfin « la définition de la foi élaborée par les conciles antiques est un résumé de l'Ecriture ». Et de préciser que « ce n'est pas le débat théologique qui crée seul l'unité. C'est une dimension importante de la vie chrétienne que de se connaître, d'être frères, d'apprendre malgré les incompréhensions du passé ». – Sur les sérieuses divergences doctrinales qui séparent catholiques et orthodoxes, lire dans Fideliter n°187 (janvier-février 2009), la synthèse de l’abbé Philippe Toulza : « ‘Orthodoxie’, l’essentiel ». lien pour commander ?
Au sujet du Synode d'octobre, Benoît XVI a répondu qu'il était important que les chefs d'Eglises se rencontrent. « Il faut une communion concrète, dans la vie et dans le dialogue, et il faut une visibilité des diverses Eglises » qui aide dans la coexistence et la connaissance réciproque, dans le fait d'apprendre les uns des autres, de s’entraider. « Ainsi nous aiderons les chrétiens du Proche Orient à ne pas désespérer, à ne pas s'expatrier malgré les difficultés ». Ce dialogue doit s'étendre à toutes les confessions chrétiennes, « afin que grandisse une conscience commune de la responsabilité chrétienne et de la capacité au dialogue avec nos frères musulmans malgré toutes les différences ».
Arrivée à Chypre
Benoît XVI a été accueilli dans un salon de l’aéroport par le président Demetris Christophias et l'archevêque orthodoxe de Chypre Chrysostomos II, le Nonce apostolique Antonio Franco, le patriarche latin de Jérusalem Fouad Twal, et le P. Pierbattista Pizzaballa, Custode de Terre Sainte. Le Saint-Père a dit sa joie de rencontrer bientôt les chrétiens de l'Eglise orthodoxe chypriote. « C'est aussi avec impatience que j'attends de pouvoir saluer les autres responsables religieux chypriotes. J'espère pouvoir contribuer au renforcement de nos liens de communion et réaffirmer la nécessité de faire croître davantage la confiance réciproque et l'amitié durable entre ceux qui adorent le Dieu unique. Comme Successeur de Pierre, je viens rencontrer d'une manière particulière les catholiques de Chypre, les affermir dans leur foi et les encourager à être des chrétiens et des citoyens exemplaires, en jouant pleinement leur rôle dans la société pour le bien de l'Eglise et de l'Etat ».
Rencontre œcuménique à Paphos
Quelques heures après son arrivée, Benoît XVI a présidé une rencontre œcuménique à Paphos, devant l´église Agia Kyriaki Chrysopolitissa. Lieu de culte orthodoxe ouvert depuis 1987 aux catholiques et aux anglicans, également appelé Saint-Paul-au-Pilier, l'édifice se dresse devant les ruines d'une basilique du IVe siècle et près du monolithe appelé colonne de saint Paul. Accueilli par le recteur de la communauté catholique, le Saint-Père a brièvement prié dans l'église avant de sortir saluer 3.000 personnes rassemblées sous un soleil de plomb.
Prenant la parole, Chrysostomos II dénonça durement les « attaques barbares » des occupants turcs du nord de l´île, et leur « plan d´épuration ethnique » à l´encontre des orthodoxes, en demandant au pape son soutien pour que soit respecté l´héritage des chrétiens sur l´île par « un pays qui désire rejoindre l´Union européenne ».
Benoît XVI s’exprima après Chrysostomos II et la lecture du récit du premier voyage des saints Paul et Barnabé à Chypre : « L'Eglise à Chypre peut être fière de ses liens directs avec la prédication de Paul, Barnabé et Marc, et de sa communion dans la foi apostolique, une communion qui l'unit à toutes les Eglises qui conservent cette même règle de foi. C'est là la communion, réelle, bien qu'imparfaite, qui nous unit déjà, et qui nous pousse à surmonter nos divisions et à œuvrer pour restaurer l'unité pleine et visible qui est la volonté du Seigneur pour tous ses disciples ». Dans ce contexte, a précisé le pape, l'Assemblée spéciale du Synode des évêques pour le Proche Orient, qui se réunira à Rome, en octobre, réfléchira sur le rôle vital des chrétiens dans cette région, elle les encouragera dans leur témoignage de l'Evangile, et elle contribuera à promouvoir un dialogue et une coopération plus grands entre les chrétiens de la région. « De manière significative, les travaux de ce synode seront enrichis par la présence fraternelle de délégués d'autres Eglises et communautés chrétiennes de cette région, en signe de notre engagement commun au service de la Parole de Dieu et de notre ouverture à la puissance de la grâce de la réconciliation ».
L'unité de tous les disciples du Christ est un don qui doit être imploré auprès du Père afin d’étendre la proclamation de l'Evangile, a poursuivi le pape en rappelant qu’il y a juste cent ans, à la Conférence missionnaire d'Edimbourg, la prise de conscience que les divisions entre chrétiens étaient un obstacle à la diffusion de l'Evangile, a donné naissance au mouvement œcuménique moderne. « L'Eglise à Chypre qui a servi de pont entre l'est et l'ouest, a beaucoup contribué à ce processus de réconciliation » où l'Eglise catholique et l'Eglise orthodoxe de Chypre se sont engagées à avancer sur le chemin du dialogue et de la coopération fraternelle. Après la récitation du Notre Père et un hymne byzantin, Benoît XVI est retourné à l'intérieur de l'église puis a béni le site d'une prochaine maison de retraite aux soins de la communauté catholique. Il a ensuite regagné Nicosie, capitale chypriote.
Le 5 juin, en début de matinée, Benoît XVI s'est rendu au palais présidentiel de Nicosie pour une visite au chef de l'Etat Demetris Christofias, puis une rencontre avec les corps constitués dont le corps diplomatique accrédité à Chypre.
Le pape a redit l'importance fondamentale de la loi établie sur les principes éthiques de la loi naturelle en vue de développer la morale publique, car cet appel à la raison constitue une exigence dans notre société qui souvent oublie sa propre tradition culturelle.
Fidélité à l’Evangile
Se rendant ensuite à l'école Saint-Maron de Nicosie, Benoît XVI a rencontré une délégation de 4.000 fidèles de la communauté catholique de Chypre. Après les avoir appelés à vivre leur foi dans le monde en ajoutant leur voix et leur action pour promouvoir les valeurs de l'Évangile, le pape a insisté sur « la recherche d'une plus grande unité dans la charité avec les autres chrétiens et du dialogue avec ceux qui ne sont pas chrétiens ». Laissez-moi vous encourager à agir ainsi, a-t-il ajouté, certain que l'Esprit du Seigneur, qui a prié pour que ses disciples soient un, vous accompagnera dans cette tâche importante. « Ce n'est que par un patient travail que la confiance mutuelle peut être bâtie, le fardeau de l'histoire dépassé, et les différences politiques et culturelles entre les peuples devenir une raison pour travailler à une compréhension plus profonde ».
« Je vous encourage aussi, a poursuivi le Pape, à prier et à favoriser les vocations à la prêtrise et à la vie religieuse. Alors que l'Année sacerdotale s'achève, l'Eglise a acquis une conscience renouvelée du besoin de prêtres bons, saints et bien formés ». Benoît XVI a, peu après, gagné l'archevêché orthodoxe.
Coopération œcuménique
Le Saint-Père a été accueilli par Chrysostomos II, qui l'a accompagné dans sa cathédrale puis devant le monument commémoratif de l'archevêque orthodoxe Makários III (1913-1977), premier Président de la République.
« Puisse l'Esprit Saint, a dit le pape lors de son discours, guider et raffermir cet engagement hautement ecclésial pour la restauration d'une communion pleine et visible entre les Eglises orientales et occidentales, une communion qui doit être vécue dans la fidélité à l'Evangile et à la tradition apostolique, dans le respect des traditions propres à l'orient et à l'occident, et dans l'ouverture à la diversité des dons par lesquels l'Esprit fait croître l'Eglise dans l'unité, la sainteté et la paix ». Le souverain pontife a évoqué la situation de conflit permanent au Moyen Orient où les communautés chrétiennes de Chypre, a-t-il précisé, peuvent devenir un espace « très propice à la coopération œcuménique ». Après cette intervention, le Saint-Père a visité le musée archiépiscopal des icônes et déjeuné avec Chrysostomos II.
La croix, espérance et victoire
A 16 h 30, Benoît XVI a célébré la messe en l'église Sainte-Croix de Nicosie pour le clergé, les religieux, les catéchistes et les mouvements ecclésiaux catholiques de Chypre. La Croix, a affirmé le pape lors de l’homélie, offre l'espérance que Dieu peut transformer la souffrance de tous ceux qui souffrent en joie, leur solitude en communion, leur mort en vie. Elle offre une espérance sans limite à notre monde déchu, a-t-il précisé. « C'est pourquoi le monde a besoin de la Croix » : elle parle de la victoire de la non-violence sur l'oppression. « Elle dit que Dieu relève celui qui est humble, qu'il fortifie le faible, qu'il triomphe des divisions et surmonte la haine par l'amour.»
« J'ai conscience, a ajouté Benoît XVI, que beaucoup de prêtres et de religieux de la Terre Sainte font actuellement l'expérience d'un appel particulier à conformer leurs vies au mystère de la Croix du Seigneur ». Là où les chrétiens sont une minorité, là où de nombreuses familles prennent la décision de partir, un prêtre, une communauté religieuse, une paroisse qui reste et continue à rendre témoignage au Christ est un signe extraordinaire d'espérance pour les chrétiens et pour tous ceux qui vivent dans la région, a affirmé le Saint-Père. « Leur seule présence est une expression éloquente de l'Evangile de la paix, de la détermination du Bon Pasteur de prendre soin de tout le troupeau, de l'engagement inébranlable de l'Eglise au dialogue, à la réconciliation et à la reconnaissance bienveillante de l'autre ».
Solidarité avec les chrétiens orientaux
Dimanche 6 juin, le pape a célébré la messe au centre sportif Eleftherìa de Nicosie devant 6.000 fidèles chypriotes, mais aussi de nombreux immigrés philippins, sri-lankais et africains. Au cours de l'homélie, Benoît XVI a rappelé qu’il faut, au préalable, abattre les barrières entre nous et nos voisins pour entrer dans la vie divine à laquelle nous sommes appelés. Le pape a ensuite souligné que « néanmoins, cet amour n'était nullement limité aux seuls compagnons dans la foi » car nous sommes « appelés à dépasser nos différences, à porter la paix et la réconciliation partout où il y a des conflits, pour offrir au monde un message d'espérance. Nous sommes appelés à tendre la main à ceux qui sont dans le besoin, en partageant généreusement nos biens terrestres avec ceux qui sont moins bien pourvus que nous. Et nous sommes appelés à proclamer sans cesse la mort et la résurrection du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne dans la gloire ».
Avant de réciter l'angélus, le pape a rappelé que certains « endurent de grandes épreuves dues à la situation actuelle de la région. L'Assemblée spéciale du prochain synode est une occasion pour les chrétiens du reste du monde d'offrir un soutien spirituel et une solidarité à leurs frères et sœurs du Moyen-Orient ». « Sur cette grave question, a déclaré Benoît XVI, je réitère mon appel personnel en faveur d'un effort international, rapide et concerté, pour résoudre les tensions actuelles au Moyen-Orient, spécialement en Terre Sainte, avant que de tels conflits ne conduisent à de plus grandes tragédies ». C'est avec ces pensées, a-t-il conclu, que je vous présente le texte de l'Instrumentum laboris du Synode des évêques sur le Moyen-Orient.
L’Instrumentum laboris
L'Instrumentum laboris est le document de travail de 40 pages du Synode spécial pour le Proche et Moyen Orient, qui se tiendra à Rome, du 10 au 24 octobre. Dans l'avant-propos, Mgr Nikola Eterovic, Secrétaire général du Synode des évêques, souligne combien la situation de la région ressemble à celle vécue par la première communauté chrétienne en Terre Sainte, au milieu de difficultés et de persécutions. Il est précisé que ces assises entendent d'abord « confirmer et renforcer les chrétiens dans leur identité, grâce à la Parole de Dieu et aux sacrements et, deuxièmement, raviver la communion ecclésiale entre les Eglises sui juris, afin qu'elles puissent offrir un témoignage de vie chrétienne authentique, joyeuse et attirante ».
Sur le plan politique, les catholiques doivent approfondir, « avec les autres citoyens chrétiens, mais aussi les musulmans penseurs et réformateurs », le « concept de laïcité positive de l´Etat », estiment de façon inédite les rédacteurs. Le but est d´« alléger le caractère théocratique » de nombreux gouvernements du Moyen-Orient et de permettre « une plus grande égalité entre les citoyens de religions différentes, (...) dans le respect total de la distinction entre les ordres religieux et temporel ».
L´islam et la montée de l´islamisme depuis les années 1970 – « phénomène saillant qui affecte la région et la situation des chrétiens dans le monde arabe » – occupent une grande place dans le document, qui revient plusieurs fois sur la nécessité de bonnes relations entre chrétiens et musulmans par la levée de certaines incompréhensions. Quant au rapport entre l´Eglise catholique et le judaïsme, « il trouve dans le Concile Vatican II un point de référence fondamental qui ne peut être absent du débat synodal sur l´argument », précise le document.
Enfin, les Eglises du Moyen-Orient doivent inviter les membres des autres religions présentes dans la région à « distinguer la réalité religieuse et la réalité politique ». Pour faire évoluer les mentalités, ajoute l´Instrumentum laboris, il est nécessaire d´éduquer « à la liberté, au respect de la liberté de l´autre, et au dépassement des intérêts confessionnels pour plus de justice et d´égalité devant le droit, bref à une laïcité positive ».
Commentaire : L’intention du Synode pour le Proche et Moyen Orient est de faire adopter par les musulmans le concept de « laïcité positive », soutenu par Benoît XVI devant le président de la République française, Nicolas Sarkozy, lors de sa visite en France en septembre 2008 (voir DICI n°181 du 20/09/08 : Benoît XVI, Nicolas Sarkozy et la laïcité positive). On notera la volonté déclarée d’un dialogue avec « les musulmans penseurs et réformateurs », ce qui exclut les islamistes fondamentalistes. Cette « laïcité positive » doit, aux yeux des rédacteurs de l’Instrumentum laboris, permettre d’ « alléger le caractère théocratique » des gouvernements et favoriser une coexistence interreligieuse fondée sur la séparation du religieux et du temporel. En clair, il s’agit de demander aux musulmans de faire leur aggiornamento, comme l’Eglise l’a fait avec Vatican II et la Déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse. La veille de la visite à Chypre, l’assassinat à caractère religieux de Mgr Luigi Padovese montre que cette illusion ne résiste pas à l’épreuve des faits. - Lire dans ce numéro : Assassinat du vicaire apostolique d’Anatolie. (Sources : apic/imedia/VIS - DICI n°217 du 26/06/10)
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