Egypte : Le rêve interreligieux et la réalité islamique

Source: FSSPX Actualités

Le 31 janvier, le vaticaniste Sandro Magister a publié sur son site chiesa.espressonline.it l'appel lancé par 23 personnalités musulmanes égyptiennes en faveur d'un islam plus authentique et plus respectueux des droits de tous ; en commentaire figure l'analyse du père jésuite égyptien Samir Khalil Samir qui rapproche cet appel de déclarations de Benoît XVI. Le texte intitulé "Document pour le renouvellement du discours religieux" a été publié et mis en ligne le 24 janvier, par la revue égyptienne "Yawm al-Sâbi" (Le Septième Jour) et relayé par de nombreux sites arabes, au moment même où commençait la crise qui devait obtenir le départ du président Hosni Moubarak.

Le père Samir a traduit et porté à la connaissance du monde non arabe, sur le site de l'agence de presse Asia News de l’Institut Pontifical des Missions Étrangères, ce document composé de 22 points, base d’un programme de réforme de l'islam pour passer « d’une pratique superficielle et extérieure de cette religion à une pratique qui soit plus authentique et plus essentielle », suivis de développements.

Le père Samir considère comme important le point 8, qui propose de séparer la religion et la politique. Dans le développement de ce point par les intellectuels musulmans figure le mot "almaniyyah", laïcité, un mot qui, dans les pays arabes, est généralement compris comme signifiant athéisme et qui est donc condamné par principe. Les auteurs du document écrivent dans leur commentaire que la laïcité ne doit pas être considérée comme une ennemie de la religion, mais plutôt comme une protection contre l'utilisation politique ou commerciale de la religion. « Dans ce contexte, écrivent-ils, la laïcité se trouve en harmonie avec l'islam et par conséquent elle est juridiquement acceptable ».

Mais elle ne l’est pas si elle se transforme en un contrôle exercé par l’État sur les activités musulmanes. « Ce point, souligne le père Samir, même s’il a fait l’objet de beaucoup de débats, est la preuve du fait qu’est en train de naître en Égypte le concept de société civile, qui ne coïncide pas immédiatement avec la communauté musulmane ». Il signale également le point 6 concernant la guerre sainte. Les auteurs du document n’admettent celle-ci que si elle est défensive et uniquement en terre musulmane. Il n’est jamais permis de tuer des gens désarmés, des femmes, des personnes âgées, des enfants, des prêtres, des moines. Il n’est jamais permis d’attaquer des lieux de prière.

Les auteurs soulignent que cette doctrine est celle de l'islam depuis 1.400 ans et que ceux qui la violent le trahissent gravement. Selon le père Samir si l’on examine ce que Benoît XVI a dit – l’année même de son discours de Ratisbonne et de son voyage en Turquie – à propos de l’avenir de l'islam, ce document du Caire constitue un petit pas dans la direction souhaitée par le pape. Benoît XVI avait affirmé devant la curie romaine, le 22 décembre 2006 : « Le monde musulman se trouve confronté aujourd'hui de manière très urgente à une tâche très semblable à celle qui fut imposée aux chrétiens à partir du Siècle des Lumières et à laquelle le Concile Vatican II a apporté des solutions concrètes pour l’Église catholique au terme d’une longue et difficile recherche. « D'une part, nous devons nous opposer à la dictature de la raison positiviste, qui exclut Dieu de la vie de la communauté et de l'organisation publique, privant ainsi l'homme de ses critères spécifiques de mesure.

« D'autre part, il est nécessaire d'accueillir les véritables conquêtes de la philosophie des Lumières, les droits de l'homme et en particulier la liberté de la foi et de son exercice, en y reconnaissant les éléments essentiels également pour l'authenticité de la religion. De même que dans la communauté chrétienne il y a eu une longue recherche sur la juste place de la foi face à ces convictions – une recherche qui ne sera certainement jamais conclue de façon définitive – de même le monde musulman se trouve également, avec sa tradition propre, face à la grande tâche de trouver les solutions adaptées à cet égard ».

Commentaire :

Tel est bien l’espoir qui guide le dialogue interreligieux avec l’islam : l’apparition de disciples de Mahomet ralliés aux idées des Lumières et aux droits de l’homme, comme le sont les autorités romaines depuis Vatican II. Sans parler ici des difficultés doctrinales que ne manque pas de soulever un tel projet et qui ne sont pas minces, on évoquera un problème simplement pratique : l’islam qui n’a pas de clergé peut-il convoquer un concile pour faire un « Vatican II musulman » qui s’imposerait à tous les adeptes quelque soit leur courant (chiite, sunnite,…), et quelque soit l’antagonisme entre ces courants ?

Au fond, que représentent vraiment les penseurs musulmans égyptiens qui ont rédigé ce document ? Certes on a pu voir, place Tahrir au Caire, des musulmans et des chrétiens coptes unis contre le régime en place ; mais dans le même temps, une enquête menée par le Pew Forum on Religion & Public Life de Washington dans sept pays à majorité musulmane – dont l’Egypte –, citée par chiesa.espressonline révélait que les aspirations « démocratiques » de la population égyptienne (59 %) cohabitaient avec la défense des principes de l’islam comme la peine de mort pour ceux qui abandonnent l’islam (84 %), l’influence de la religion islamique sur la politique (85 %)… Pour passer du rêve à réalité, il n’y a que le réveil.

(Sources : chiesa/asianews – DICI n° 231 du 05/03/11)

Lire également : Vatican II est-il exportable ? Difficile dialogue interreligieux entre le Vatican et l´Université du Caire Suisse : Deux témoignages sur la persécution contre les chrétiens en Egypte et en Irak Egypte : « Europe, prends garde de perdre ton âme ! » Egypte : « Les mouvements islamistes veulent le pouvoir » France : Les évêques se forment au dialogue interreligieux Indonésie : Deux églises incendiées par des musulmans extrémistes 25 ans contre l’esprit d’Assise, au nom de la continuité du magistère jusqu’à Vatican II France : Pour Mgr Daucourt, « l’Eglise regarde avec estime les musulmans » Le cardinal Tauran veut la poursuite du dialogue avec les musulmans Autriche : Un rapport relève que les chrétiens sont victimes de discrimination en Europe Monde : Pas de trêve de Noël pour les violences anti-chrétiennes Irak : Parallèlement aux élections, la situation se dégrade pour les chrétiens Irak : Une rescapée de l’attentat de Bagdad raconte Etat des lieux de la persécution contre les chrétiens dans le monde