France : Benoît XVI, Nicolas Sarkozy et la « laïcité positive »

La presse a souligné une convergence entre le discours du pape et celui de Nicolas Sarkozy au sujet de la « laïcité positive ». Qu’en est-il exactement ? Le Saint Père est intervenu trois fois sur ce thème : lors de la conférence de presse à bord de l’avion qui le conduisait à Paris, dans sa réponse au président de la République à l’Elysée, et à l’occasion de son discours aux évêques français à Lourdes. On trouvera ici les extraits les plus significatifs de ces trois interventions.

1. A bord de l’avion pontifical, dans la matinée du vendredi 12 septembre, Benoît XVI a déclaré : « Il me semble évident aujourd’hui que la laïcité en soi n’est pas en contradiction avec la foi. Je dirais même qu’elle est un fruit de la foi parce que la foi chrétienne était, dès le commencement, une religion universelle, donc pas identifiable avec un Etat et présente dans tous les Etats et différente dans les Etats. Pour les chrétiens, il était toujours clair que la religion et la foi n’étaient pas politiques, mais une autre sphère de la vie humaine... La politique, l’Etat, n’étaient pas une religion mais une réalité profane avec une mission spécifique..., et les deux doivent être ouverts l’un à l’égard de l’autre. Dans ce sens, je dirais aujourd’hui, pour les Français, et pas seulement pour les Français, pour nous chrétiens dans ce monde sécularisé d’aujourd’hui, il est important de vivre avec joie la liberté de notre foi, de vivre la beauté de la foi et de rendre visible dans le monde d’aujourd’hui qu’il est beau d’être croyant, qu’il est beau de connaître Dieu, Dieu avec un visage humain en Jésus-Christ... montrer donc la possibilité d’être un croyant aujourd’hui et même qu’il est nécessaire pour la société d’aujourd’hui qu’il y ait des hommes qui connaissent Dieu et peuvent donc vivre selon les grandes valeurs qu’Il nous a données et contribuer à la présence des valeurs qui sont fondamentales pour la construction et pour la survie de nos Etats et de nos sociétés ».

2. A l’occasion de sa réponse au président de la République, dans l’après-midi du vendredi 12, le Souverain Pontife a tenu les propos suivants : « De nombreuses personnes en France se sont arrêtées pour réfléchir sur les rapports de l’Église et de l’État. Sur le problème des relations entre la sphère politique et la sphère religieuse, le Christ avait déjà offert le principe d’une juste solution lorsqu’il répondit à une question qu’on Lui posait : ‘Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu’ (Mc 12,17). L’Église en France jouit actuellement d’un régime de liberté. La méfiance du passé s’est transformée peu à peu en un dialogue serein et positif, qui se consolide toujours plus. (…) Vous avez d’ailleurs utilisé, Monsieur le Président, l’expression belle de ‘laïcité positive’ pour qualifier cette compréhension plus ouverte. En ce moment historique où les cultures s’entrecroisent de plus en plus, je suis profondément convaincu qu’une nouvelle réflexion sur le vrai sens et sur l’importance de la laïcité est devenue nécessaire. Il est en effet fondamental, d’une part, d’insister sur la distinction entre le politique et le religieux, afin de garantir aussi bien la liberté religieuse des citoyens que la responsabilité de l’État envers eux, et d’autre part, de prendre une conscience plus claire de la fonction irremplaçable de la religion pour la formation des consciences et de la contribution qu’elle peut apporter, avec d’autres instances, à la création d’un consensus éthique fondamental dans la société ».

3. Lors de son discours aux évêques français, à Lourdes, dans l’après-midi du dimanche 14 septembre, Benoît XVI est revenu sur la question de la laïcité : « A l’Élysée, j’ai évoqué l’autre jour l’originalité de la situation française que le Saint-Siège désire respecter. Je suis convaincu, en effet, que les Nations ne doivent jamais accepter de voir disparaître ce qui fait leur identité propre. (…) Dans cette perspective, la mise en évidence des racines chrétiennes de la France permettra à chacun des habitants de ce pays de mieux comprendre d’où il vient et où il va. Par conséquent, dans le cadre institutionnel existant et dans le plus grand respect des lois en vigueur, il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la Nation. Votre Président en a évoqué la possibilité. Les présupposés sociopolitiques d’une antique méfiance, ou même d’hostilité, s’évanouissent peu à peu. L’Église ne revendique pas la place de l’État. Elle ne veut pas se substituer à lui. Elle est une société basée sur des convictions, qui se sait responsable du tout et ne peut se limiter à elle-même. Elle parle avec liberté, et dialogue avec autant de liberté dans le seul désir d’arriver à la construction de la liberté commune. Une saine collaboration entre la Communauté politique et l’Église, réalisée dans la conscience et le respect de l’indépendance et l’autonomie de chacune dans son propre domaine, est un service rendu à l’homme, ordonné à son épanouissement personnel et social ».

Le 12 septembre à l’Elysée, le pape répondait au discours de bienvenue de Nicolas Sarkozy qui avait déclaré, entre autres : « Comment d’ailleurs la démocratie pourrait-elle se priver des lumières de la raison sans se renier elle-même, elle qui est fille de la raison et des Lumières ? C’est là une exigence quotidienne pour le gouvernement des choses publiques et le débat politique.

« Aussi est-il légitime pour la démocratie et respectueux de la laïcité de dialoguer avec les religions. Celles-ci, et notamment la religion chrétienne avec laquelle nous partageons une longue histoire, sont des patrimoines vivants de réflexion et de pensée, pas seulement sur Dieu, mais aussi sur l’homme, sur la société, et même sur cette préoccupation aujourd’hui centrale qu’est la nature. Ce serait une folie de nous en priver, tout simplement une faute contre la culture et contre la pensée. C’est pourquoi j’en appelle à une laïcité positive.

« En cette époque où le doute, le repli sur soi, mettent nos démocraties au défi de répondre aux problèmes de notre temps, la laïcité positive offre à nos consciences la possibilité d’échanger, par delà les croyances et les rites, sur le sens que nous voulons donner à nos existences. (…)

« La laïcité positive, la laïcité ouverte, c’est une invitation au dialogue, à la tolérance et au respect. C’est une chance, un souffle, une dimension supplémentaire donnée au débat public. C’est un encouragement pour les religions, comme pour tous les courants de pensée.(…)

« La dignité humaine, l’Eglise ne cesse de la proclamer et de la défendre.(…) Progressivement, la dignité humaine s’est imposée comme une valeur universelle. Elle est au cœur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée ici à Paris il y a soixante ans. C’est le fruit d’une convergence exceptionnelle entre l’expérience humaine, les grandes traditions philosophiques et religieuses de l’humanité et le cheminement même de la raison. (…)

« En Inde, chrétiens, musulmans et hindouistes doivent renoncer à toute forme de violence et s’en remettre aux vertus du dialogue. Ailleurs en Asie, la liberté de pratiquer sa religion, quelle qu’elle soit, doit être respectée. La France, qui a beaucoup fait pour que toutes les convictions puissent coexister et s’exprimer, demande que la réciprocité soit respectée partout dans le monde, pour toutes les religions. De même, elle accueille l’intérêt suscité par le bouddhisme en Occident. Le Dalaï Lama, chef spirituel du bouddhisme tibétain, livre des enseignements auxquels nos sociétés sont de plus en plus attentives. Il mérite d’être respecté et écouté pour cela.(…)

« Oui, je respecte les religions, toutes les religions. Je connais les erreurs qu’elles ont commises par le passé et les intégrismes qui les menacent, mais je sais le rôle qu’elles ont joué dans l’édification de l’humanité. Le reconnaître ne diminue en rien les mérites des autres courants de pensée. (…) (Sources : Zenit, Apic, I.Media, FR2, Le Figaro.)

Commentaire

A la lecture des déclarations du pape et du président de la République, une question se pose : la convergence entre Benoît XVI et Nicolas Sarkozy est-elle apparente ou profonde ? Mettent-ils les mêmes choses sous les mêmes mots ?

On peut rapprocher la « laïcité positive » de Nicolas Sarkozy des expressions employées par Benoît XVI lors de son voyage aux Etats-Unis, en avril dernier : « concept positif de laïcité », et « saine laïcité ». Pour éclairer cet éloge des rapports de l’Etat américain avec les religions, il faut se reporter au discours du 23 décembre 2005 à la curie romaine où le pape considère que les temps ont changé et que l’Etat moderne est moins violemment opposé à l’Eglise, ce qui justifie la reconnaissance par l’Eglise du principe de la liberté religieuse, - « principe essentiel de l’Etat moderne », et « patrimoine plus profond de l’Eglise » reconnu par le Décret conciliaire sur la liberté religieuse.

Dès lors, il n’est pas interdit de voir dans la « laïcité positive » de Nicolas Sarkozy une version française de la laïcité « à l’américaine » que le pape juge très favorablement. Mais qu’est-ce que le président de la République met exactement sous ce terme ? La notion est susceptible de plusieurs interprétations. Ainsi, dans la semaine qui précédait l’arrivée en France de Benoît XVI, le cardinal André Vingt-Trois répondait au Figaro au sujet du discours de Nicolas Sarkozy au Latran, en distinguant deux interprétations possibles de cette laïcité positive : « Pour les uns, ses propos relèvent d’une stratégie politique, à la façon - pour le dire de manière caricaturale - de Bonaparte en 1802 qui instrumentalisait la religion pour progresser dans la société française. Pour d’autres, c’est un registre philosophique : il considère qu’une société démocratique ne peut pas exister sans référence transcendante. Ce que Régis Debray avait dit, il y a quinze ans. Personnellement, je penche pour la deuxième interprétation. Certes les discours du président Sarkozy ne sont pas indemnes de calcul politique mais, à ce que je sais, ils correspondent à des convictions personnelles ». (Le Figaro, 7 septembre 2008)

A propos des convictions personnelles de Nicolas Sarkozy, il est utile de se pencher sur l’analyse de Martin Peltier dans Nicolas Sarkozy, la République, les religions (éditions Renaissance catholique, 2008) : « Toute Révélation lui est étrangère. Sans doute, par tradition familiale et nationale, se sent-il sociologiquement catholique. Sans doute en tire-t-il quelque douceur et quelque réconfort. Mais il n’est engagé ni par les dogmes, ni par les enseignements moraux de l’Eglise. Par convention, ou par sa lecture de l’histoire, il est attaché cependant à un socle de valeurs qu’il estime communes aux trois grandes religions monothéistes. Ces valeurs et ses religions, il entend les mettre au service d’une mondialisation apaisée, d’un humanisme moderne, grâce à la laïcité positive ». (p. 176)

Un peu plus loin, l’auteur précise le dessein du président : « (…) Indifférent à la Révélation, Nicolas Sarkozy entend organiser un consortium des ‘religions du Livre’, selon un cahier des charges édicté par la modernité démocratique. Ainsi considérés, le christianisme, le judaïsme et l’islam ne sont que les préfets communautaires chargé de contribuer, bien sûr, à l’ordre public et à la sécurité sociale, mais surtout d’adapter le culte de la République universelle à leurs ouailles respectives. Grâce à ces trois religions dont le président ne veut voir que le socle commun, socle qu’il détermine selon les impératifs d’une démocratie vaguement spiritualiste, le monde pourra s’unifier sans douleur, en devenant fidèle au décalogue de la modernité ». (p. 179)

Un sociologue agnostique comme Marcel Gauchet, dans La religion dans la démocratie, parcours de la laïcité, (Le débat-Gallimard, 1998), montrait bien avant l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy, le caractère ambigu de la reconnaissance de la religion par la démocratie laïque en la définissant comme « le point d’équilibre entre connivence et distance ». « L’appropriation des religions par la démocratie, au titre de leurs capacités à proposer une compréhension globale de la destinée de l’homme, (…) les dignifie et les distingue (…) mais c’est en même temps pour relativiser radicalement, par plusieurs bouts à la fois, l’entente de cette fonction de sens. Elle achève de la ramener dans des horizons purement séculiers, tout en faisant pleinement droit à ses dimensions religieuses ; ce sont les effets paradoxaux de la reconnaissance ». Et Marcel Gauchet voit là une logique qui « conduit à subordonner la considération de l’au-delà aux impératifs de l’ici-bas. L’autre monde est mis au service de ce monde. C’est par ce canal que les religions tendent effectivement à s’aligner sur les philosophies et les sagesses profanes ». « Ce qui est exact, c’est que là où il y avait opposition entre éthiques profanes et doctrines sacrées, il y a désormais convergence ». ( pp. 105-109)

- Voir DICI n°169 du 26 janvier 2008, sur les propos tenus par Nicolas Sarkozy au Latran (20 décembre 2007) et à Riyad (14 janvier 2008), ainsi que DICI n°175 du 10 mai 2008, sur les déclarations du pape aux Etats-Unis. Egalement sur le règne social de Jésus-Christ : Ils l’ont découronné, par Mgr Marcel Lefebvre, bientôt réédité par Clovis.