La modernité est-elle une pompe à vide ?
Le Panthéon de Paris : un temple de la laïcité
Un projet de loi contre le séparatisme est en cours d’examen par les parlementaires français. Il veut lutter contre le séparatisme en « confortant le respect des principes républicains et en modifiant les lois sur les cultes ».
L’enjeu est de taille, comme le montre sur le site Aleteia le 22 janvier 2021, l’historien Paul Airiau : « Dans une pure logique de pouvoir, l’Etat a peu à peu transformé la laïcité en instrument de contrôle préventif de la société civile et de la sphère religieuse, au nom de la sécurité des corps mais aussi des idées. »
Ce qui l’amène à s’interroger sur le même site, le 30 janvier : « Bientôt une laïcité de surveillance ? » Selon lui, « les religions ou les affiliations religieuses et spirituelles sont de plus en plus comprises [par le pouvoir politique] comme susceptibles de porter atteinte à l’unité nationale, à la primauté de l’appartenance civique et à la liberté individuelle.
« Les politiques publiques se sont alors faites plus inquisitrices. Une surveillance, voire une volonté de circonscrire l’expression des adhésions religieuses, se développe. Avec l’apparition du djihadisme sur le territoire français s’est accentuée la volonté de détruire une idéologie et une emprise religieuses antimodernes.
« “Séparatisme” se substitue à “communautarisme”. L’obsession républicaine de la sécession passe du culturel géographiquement situé (autonomismes alsacien, breton, basque, corse) au cultuel faussement localisé (“quartier”) … »
D’où ces conséquences pour l’éducation des enfants et les subventions des associations : « la liberté de l’enseignement passe du régime de la déclaration à celui de l’autorisation.
« Si l’usage de la scolarisation pour émanciper les enfants des conditionnements socio-culturels appartient à la tradition républicaine, la restriction de la liberté de l’enseignement marque une nette inflexion par rapport à l’autonomie des parents et des groupes d’intérêts, largement reconnue depuis les années 1920.
« Enfin, engager les associations bénéficiant de subventions publiques dans la voie d’une souscription aux principes républicains renouvelle la posture étatique de la méfiance envers la société civile, partenaire inégal, nécessairement à contrôler et à éduquer. »
Et Paul Airiau de conclure : « Prophylaxie pour contrôler les corps, surveillance pour maîtriser les consciences : la logique est bien celle, depuis toujours, “du plus froid de tous les monstres froids” (Nietzsche), l’Etat souverain moderne. »
L’illusoire rempart laïque
Mais cette laïcité de surveillance est-elle apte à lutter contre les séparatismes en général et l’islamisme en particulier ? Ce n’est pas l’avis du romancier Jean-Marie Rouart qui écrivait dans Le Figaro du 8 décembre 2020 :
« Le laïcisme est un rempart illusoire face à la volonté de conquête de l’islamisme », précisant : « comment les tenants du laïcisme pur et dur dans leur orgueil de libres penseurs peuvent-ils croire un instant qu’ils seront capables à eux seuls par leurs incantations à Jules Ferry et à Jaurès d’endiguer le tsunami islamiste qui, par la double insinuation de la persuasion et de la violence, risque de vouloir s’imposer ? »
L’académicien français soulignait aussi la responsabilité de l’Eglise dans « un monde désemparé, de moins en moins guidé par un christianisme qui manifeste des symptômes de fatigue, voire des déviations incontrôlées comme s’en inquiétait G.K. Chesterton face à “tant d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles” ».
Et de pointer du doigt : « des cérémonies maussades, des messes pauvres en prêches et spirituellement faibles. Dans ces conditions d’appauvrissement liturgique, les messes peuvent-elles encore faire croire à ce merveilleux qui enchantait le christianisme ?
« Comment cette injonction du Christ : “Je suis la vérité, le chemin et la vie” peut-elle encore être entendue ? Car au lieu de se renforcer spirituellement sur sa base indémodable et universelle, l’Evangile, de maintenir par les arts, la musique, le chant, tous les chefs-d’œuvre qui illuminaient sa liturgie, le catholicisme sous l’influence d’un progressisme janséniste s’est dépouillé sans vrai profit de sa pompe traditionnelle. »
D’où son inquiétude légitime « dans trente, quarante ans, quand le monde musulman en France aura démographiquement progressé de manière exponentielle, que nous nous serons enlisés un peu plus dans un monde sans horizon, ultra-matérialiste, façonné par les multinationales, nourri de consommation, de niaiseries et de pornographie. »
En mai 2021, Jean-Marie Rouart a repris de façon plus ample son analyse dans un livre intitulé Ce pays des hommes sans Dieu (Bouquins Essais). Cette analyse est également celle de Patrick Buisson dans un essai paru le même mois : La fin d’un monde (Albin Michel), solidement étayé par une remarquable documentation historique et sociologique.
Le grand vide face au Covid
Le 8 mai, dans l’hebdomadaire Valeurs Actuelles l’historien français jugeait sévèrement la période conciliaire et postconciliaire qui va de 1960 à 1975 : « En l’espace de quelques années, on ouvre le comptoir des soldes qui s’emballe aussitôt en une grande braderie : la seconde mort de Dieu dont l’enterrement religieux, comme il se doit, a pris devant l’histoire le nom de “concile Vatican II” ;
« la destruction programmée du catholicisme rituel et festif des petits et des humbles – celui des Rogations et de la Fête-Dieu, celui des saints intercesseurs et du rosaire –, le krach de la foi, l’offensive libertaire contre la verticalité et le “nom du père” en tant que principe et source d’autorité, la destitution biologique, juridique et sociale de la paternité avec la pilule et la déchéance du pater familias ;
« la dissolution de la famille au nom du droit au bonheur individuel, le sexe comme ersatz de l’amour, le remplacement des traditions populaires par une culture de masse importée de l’étranger, l’ethnocide des campagnes, la fin des paysans et la déconstruction des paysages, soit, dans la novlangue techno, le remembrement qui a saccagé la France à la fin des années cinquante. »
Et de tirer cette conclusion implacable : « Pour s’être délestée des grands récits qui donnaient du sens à la vie et à la souffrance humaine, pour avoir enseveli l’immense richesse amassée par l’intelligence humaine afin de contenir l’angoisse de sa finitude, notre époque se trouve plus démunie face au Covid, plus impuissante à combler le fléau de son propre vide, que ne l’était le Moyen Age face à la peste noire. La modernité est un vaste processus d’annulation et de destruction du sens. »
Ce qui frappe le lecteur dans le livre de Patrick Buisson, c’est l’épuisement du catholicisme après le concile de Vatican II. L’épuisement au sens fort du terme : le tarissement, le vide des paroisses et des séminaires qui manifeste un vide intérieur, doctrinal et spirituel.
Sur BFMTV, le 8 mai réagissant aux propos du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin qui avait estimé qu’on ne pouvait discuter avec des gens « refusant de placer la loi de la République au-dessus de la loi de Dieu », Patrick Buisson a affirmé : « Un catholique pense que la loi naturelle est au-dessus de la loi de la République. Ça ne me scandalise absolument pas qu’un croyant place la loi naturelle, la loi divine au-dessus de celles de la République. »
Préalablement il avait déclaré : « Notre rapport à l’islam est lié au recul du sacré dans notre société. Nous sommes une société où le sacré est étranger. Comment voulez-vous que les musulmans s’assimilent ? Quelles valeurs nous leur proposons ? »
La foi laïque
Sera-t-il entendu ? Certainement pas par les thuriféraires du « politiquement correct », comme Aurélien Taché, député ex-LREM et co-président des Nouveaux Démocrates, qui affirme dans l’hebdomadaire Le Point du 18 mai : « pour éviter que la transcendance ne vienne mettre la paix et la liberté en danger, ce sont d’abord la démocratie et les droits humains qu’il faut resacraliser.
« Je citerai pour cela un autre Buisson, Ferdinand, dont je revendique cette fois la filiation : “Nous avons une foi aussi ardente que celle que d’autres puisent dans leurs croyances. Notre religion à nous, c’est celle même de la Révolution, celle qui a eu pour ‘Tables de la loi’ l’immortelle Déclaration des droits.” »
On croit lire Vincent Peillon, le ministre de l’Education nationale sous François Hollande, dans son livre Une religion pour la République. La foi laïque de Ferdinand Buisson (Seuil, 2010) ; ou Caroline Fourest dans son Eloge du blasphème (Grasset, 2015) et dans son Génie de la laïcité (Grasset, 2016), réponse laïcarde au Génie du christianisme de Chateaubriand.
Ce débat sera au cœur de l’université d’été de la Fraternité Saint-Pie X, les 11-15 août 2021, à La Martinerie près de Châteauroux (Indre), dont le thème est : « La laïcité est-elle le remède aux séparatismes ? »
Nul doute que les participants à ces journées d’étude chercheront avant tout à remonter aux causes : liberté religieuse et ouverture au monde moderne laïcisé, œcuménisme et dialogue interreligieux, liturgie désacralisée…
Remonter franchement aux causes pour démonter efficacement la pompe à vide de la modernité, tant il est vrai, comme disait Bossuet, que « Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance. » (Histoire des variations des Eglises protestantes, 1688)
Université d’été de la Fraternité Saint-Pie X du 11 au 15 août 2021 à l’école Saint-Michel, domaine de La Martinerie, 36130 Montierchaume
Renseignements pratiques et inscriptions sur le site de l’UDT : http://udt-fsspx.fr
Courriel : [email protected]
Téléphone : 06 09 30 49 31
Adresse postale : UDT de la FSSPX, 20 rue Gerbert, F-75015 Paris.
Tarif plein : 111 € ; tarif étudiant : 81 € ; tarif pour une journée : 25 €.
(Sources : Aleteia/Le Figaro/Valeurs Actuelles/BFMTV/Le Point/UDT-FSSPX/DICI n°409 – FSSPX.Actualités)
Illustration 1 : Prosthetic Head, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons