L’avis du maître de chapelle de la Sixtine sur la liturgie nouvelle

 

L’hebdomadaire italien L’Espresso a publié un entretien exclusif de l’ancien maître de chapelle de la Sixtine, le père Domenico  Bartolucci, avec le critique musical Riccardo Lenzi. En voici les extraits où le maître donne son avis sur la place de la musique dans la nouvelle liturgie :

 - Le grand répertoire de la musique sacrée dont nous avons hérité du passé est fait de messes, d’offertoires, de répons : auparavant, aucune de ces choses n’existait dans la liturgie sans musique. Aujourd’hui, il n’y a pas de place pour ce répertoire dans la nouvelle liturgie, ce qui est lamentable – et cela ne sert à rien de faire comme si cela ne l’était pas. C’est comme si on avait demandé à Michel Ange de peindre le jugement dernier sur un timbre poste ! Dites-moi, s’il vous plaît, comment vous faites aujourd’hui pour chanter un Credo, ou même un Gloria… Nous avons d’abord besoin au moins pour les solennités et les fêtes, d’une liturgie qui donne à la musique sa véritable place et s’exprime dans la langue universelle de l’Eglise, le latin. A la Sixtine, après la réforme liturgique, j’ai réussi à maintenir le répertoire traditionnel de la Chapelle seulement lors de concerts. Imaginez : la Missa Papa Marcelli de Palestrina n’a pas été chantée à Saint Pierre depuis Jean XXIII ! On nous a aimablement permis de l’exécuter lors de la commémoration de Palestrina, mais ils ne voulaient pas du Credo, mais je n’ai pas cédé et nous avons pu exécuter toute l’œuvre. (…)

Q. Pensez-vous que les traditions du passé sont en train de disparaître ?

-  Cela paraît évident : s’il n’y a pas de continuité qui leur permettent de rester en vie, elles sont destinées à l’oubli, et la liturgie actuelle ne permet certainement pas de les favoriser. Je suis un optimiste de nature, mais je juge la situation actuelle avec réalisme, et je pense qu’un Napoléon sans généraux ne peut pas faire grand chose. Aujourd’hui, le slogan, c’est : ‘allez vers les gens, regardez-les dans les yeux’, mais ce ne sont rien d’autre que des paroles vaines ! En faisant ça, on ne fait que se célébrer soi-même, et le mystère et la beauté de Dieu nous sont cachés. En réalité, nous assistons au déclin de l’Occident. Un évêque africain m’a dit un jour : « Nous espérons que le Concile ne sortira pas le latin de la liturgie, ou alors mon pays qui est une tour de Babel de dialectes implosera. »

Q. Est-ce que sur ces questions Jean-Paul II a avancé ?

- Malgré de nombreux appels, la crise liturgique s’est enracinée plus profondément pendant son pontificat. Quelquefois, ce furent les célébrations papales elles-mêmes qui contribuèrent à cette nouvelle tendance avec des danses et des tambours. Une fois, je suis parti en annonçant : ‘rappelez-moi lorsque le show sera terminé’. Vous comprenez bien que si ces exemples viennent de Saint Pierre, les appels et les plaintes ne servent à rien. J’ai toujours désapprouvé ces choses. Et même si ils m’ont renvoyé, essentiellement parce que j’ai dépassé 80 ans, je ne regrette rien. (…)

Q. Est ce que vous enviez les Eglises orientales ou pas du tout ?

- Elles n’ont rien changé du tout, et elles ont bien fait. L’Eglise catholique a renoncé à elle-même, un peu comme ces femmes qui ont recours à la chirurgie plastique : elles deviennent méconnaissables, et quelquefois, il y a des conséquences graves. (…)

La musique c’est l’Art avec un grand A. La sculpture a le marbre, et l’architecture un édifice. Vous ne voyez la musique qu’avec les yeux de l’esprit, elle entre au-dedans de vous. Et l’Eglise a le mérite de l’avoir cultivée dans les manécanteries, de lui avoir donné sa grammaire et sa syntaxe. La musique, c’est l’âme du mot qui devient art. Elle vous dispose entièrement à découvrir et à accueillir la beauté de Dieu. Pour cette raison, maintenant plus que jamais, l’Eglise doit apprendre à la retrouver.