Le Chemin synodal allemand jugé par un cardinal allemand

Dans un entretien accordé au site hispanophone InfoVaticana, le 23 septembre 2022, le cardinal Gerhard Ludwig Müller, ancien préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, critique ouvertement le Chemin synodal allemand.

A la question : « Selon vous, quelle est la raison de cette tentative de réforme de l’Eglise qui veut tout changer : morale, principes, enseignement et tradition ? », le prélat allemand répond sans détour :

« Beaucoup de fonctionnaires bien rémunérés de l’entreprise qu’est l’“Eglise allemande” – en tant que plus grand employeur d’Allemagne –, souffrent du fait que l’enseignement de l’Eglise sur le mariage et les 6e et 9e commandements du Décalogue contredisent l’opinion dominante de la société, en raison de la révolution sexuelle de 1968.

« Ils ne supportent pas la contradiction avec la volonté de Dieu dans leur comportement personnel, ni les commentaires moqueurs de leurs contemporains sur le “monde catholique de la foi et de la morale resté au Moyen Age”. C’est pourquoi ils veulent se présenter eux aussi comme modernes, et suivre l’avant-garde de la science, de la psychologie et de la sociologie. Ils veulent être là, et ne pas être perçus comme des étrangers, comme le “fils sordide de la nation”, ainsi que l’a déploré l’évêque d’Aix-la-Chapelle. »

A lire ce tableau affligeant de l’épiscopat allemand, on songe inévitablement à ces propos que Blaise Pascal mettait dans la bouche de certains jésuites : « Les hommes sont aujourd’hui tellement corrompus, que, ne pouvant les faire venir à nous, il faut bien que nous allions à eux : autrement ils nous quitteraient ; ils feraient pis, ils s’abandonneraient entièrement.

Et c’est pour les retenir que nos casuistes ont considéré les vices auxquels on est le plus porté dans toutes les conditions, afin d’établir des maximes si douces, sans toutefois blesser la vérité, qu’on serait de difficile composition si l’on n’en était content ; car le dessein capital que notre Société a pris pour le bien de la religion est de ne rebuter qui que ce soit, pour ne pas désespérer le monde. » [VIe Provinciale]

Le Chemin synodal allemand veut transformer l’Eglise en une ONG philanthropique

A la question d’un risque de schisme allemand, le cardinal Müller répond avec une ironie douloureuse : « Dans leur arrogance aveugle, ils [les évêques allemands] ne pensent pas à la division, mais à la prise en charge de l’Eglise universelle. L’Allemagne est trop petite pour qu’ils puissent exercer leur idéologie de domination.

« Ils revendiquent un rôle de premier plan dans l’Eglise universelle. Il s’agit vraiment de rendre le monde entier heureux avec leur sagesse et de libérer les catholiques arriérés et sans instruction, et leurs évêques d’autres pays, y compris le pape, du fardeau de la révélation divine et des commandements.

« Leur objectif est la transformation de l’Eglise du Dieu trinitaire en une organisation d’entraide mondaine (ONG). Alors nous serions enfin arrivés à la “religion de la fraternité universelle”, c’est-à-dire à une religion sans le Dieu de la révélation par le Christ, sans une Vérité qui dépasse la raison finie, sans dogmes et sacrements comme moyens nécessaires de la grâce pour le salut… »

Dans le même entretien sur InfoVaticana, on pose au prélat allemand la question que tout le monde se pose : « Pourquoi parle-t-on de plus en plus dans l’Eglise de sujets comme l’écologie, la planète ou d’autres sujets, et moins de Jésus-Christ et de ses enseignements ? »

La réponse est sans ambages : « Dans un monde où le sens et le but de l’être humain sont limités matériellement à des contenus temporaires et transitoires (tels que l’acquisition du pouvoir, du prestige, de l’argent, du luxe, de la satisfaction agréable), il est plus facile de devenir intéressant en tant qu’agent de ce programme d’un Nouvel Ordre Mondial sans Dieu (selon les lectures capitalistes ou communistes).

« Mais “que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il perd son âme ?” (Mc 8, 36) Si nous voulons être disciples de Jésus, nous devons aussi obéir à sa parole : “Cherchez plutôt le royaume de Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît” (Lc 12, 31). Il n’y a pas d’opposition stricte entre les biens éternels/spirituels et les nécessités temporelles/périssables de la vie.

« Mais nous demandons d’abord à Dieu, notre Père, que son royaume vienne et que sa sainte volonté se fasse au ciel comme sur la terre. Et nous demandons aussi le pain quotidien, le pardon de nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous offensent, et d’être délivrés de tous les maux dérivés de notre séparation pécheresse d’avec Dieu, qui est origine et but de tout être humain. »

Une Eglise « missionnaire » contre l’Eglise « constantinienne »

Dans Correspondance européenne du 10 septembre, l’universitaire Roberto de Mattei rappelle la cause historique de cette situation dramatique, qui est loin d’être le fruit de la génération spontanée : « Dans une célèbre conférence donnée le 13 mai 1961, dans les locaux de l’Unesco, à Paris, l’un des pères de la Nouvelle Théologie, le dominicain Marie-Dominique Chenu, présente l’avènement de la sécularisation comme la fin de “l’ère constantinienne”.

« Le père Chenu propose une nouvelle “Eglise missionnaire”, dans laquelle la mission doit être comprise comme “une opération par laquelle l’Eglise sort d’elle-même – du ‘christianisme’ – pour s’adresser à l’incroyant, pour rencontrer ‘ceux qui sont loin’… [déjà les périphéries, chères à François. NDLR], dans la conscience que c’est là son essence constitutive.

« Voici la fin de l’ère constantinienne !” [Un concile pour notre temps, Seuil, 1961]. L’Eglise ne devait plus se poser le problème de christianiser le monde, mais de l’accepter tel qu’il était, en se plaçant en son sein.

« Pour le théologien dominicain, c’est dans la relation qu’il établit avec un monde changé que le chrétien “d’esprit constantinien” se distingue du chrétien “de type évangélique” : le premier critique la modernité, le second cherche le dialogue avec elle, “par fidélité […] à une mystique de l’incarnation qu’il applique à l’humanité du XXe siècle”.

« Le père Chenu a affirmé la nécessité d’éliminer l’esprit constantinien en détruisant les trois piliers sur lesquels il s’est fondé : le droit romain, auquel on doit la cage juridique qui emprisonne l’Eglise ; le logos gréco-romain, qui est la cause de sa rigidité dogmatique ; et le latin, langue liturgique universelle, qui empêcherait son développement créatif. Ce qui s’est passé au cours des soixante dernières années, c’est le déroulement de ce programme. »

Et l’historien italien de montrer, dans un raccourci saisissant, l’ultime étape de ce « développement créatif » de la liturgie voulu par le P. Chenu : « Aucun prêtre fidèle à l’ancien rite romain n’aurait jamais pu célébrer une messe torse nu sur un matelas gonflable, alors que ce scandale a été rendu possible par la nouvelle liturgie. » (Voir Le rite nautique)