Le Motu Proprio et les traditionalistes

Source: FSSPX Actualités

 

Dans un article paru le dimanche 8 juillet, le journaliste du Corriere della Sera, Vittorio Messori, présente la réaction de Mgr Bernard Fellay au Motu Proprio publié la veille, reprenant les propos du Supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X : « "C’est un jour vraiment historique. Nous exprimons à Benoît XVI notre profonde gratitude. Son document est un don de la grâce. Ce n’est pas un pas, c’est un saut dans la bonne direction". Pour le Supérieur lefebvriste, la "normalisation" de la messe "non de saint Pie V", précise-t-il, "mais plutôt de l’Eglise de toujours", est "un acte de justice, est une aide surnaturelle extraordinaire en un moment de grave crise ecclésiale". (…)

 Et l’auteur d’Entretien sur la foi avec le cardinal Ratzinger de commenter : « Pour arriver à ce résultat, la résistance de Mgr Lefebvre et des siens a été décisive, déjà le cardinal Joseph Ratzinger pensait avoir une dette envers ces frères qui exprimaient un malaise partagé, au moins en partie. Mgr Fellay admet certes le rôle de la Fraternité, mais regarde au-delà : "Oui, la Providence nous a permis d’être des instruments pour aiguillonner l’Eglise de Rome et arriver jusqu’à ce jour. Mais nous sommes aussi conscients de n’être que le thermomètre indiquant une fièvre qui exige des remèdes adéquats. Ce document est une étape fondamentale dans un parcours qui pourra maintenant s’accélérer, nous l’espérons avec des perspectives réconfortantes, également sur la question de l’excommunication".

 « Donc, aucune désillusion ?, demande Vittorio Messori. "Je dirais non, même si certains passages de la lettre d’introduction nous semblent moins satisfaisants, où l’on voit bien les exigences de la politique ecclésiastique". En tous cas le fait est objectif et Mgr Fellay et les siens en sont pleinement conscients : les quarante années d’opposition, malgré des aspects quelquefois durs et critiquables, n’ont pas été inutiles. (…) 

 « Les protestations de certains évêques ? », s’interroge le journaliste italien avant de répondre : « Certains font remarquer par d’inquiétantes projections dans l’avenir, que d’ici moins de vingt ans un tiers des diocèses de l’Occident – y compris la France, qui est celle qui désapprouve le plus l’initiative du pape - devra être supprimé faute de clercs. Difficile, donc, pour des  évêques réduits à n’avoir plus qu’un souffle de vie, de faire la grosse voix contre ces ‘lefebvristes’ qui, au contraire jouissent d’un flux ininterrompu de vocations ». (…)

 Dans un entretien accordé à Il Giornale du 8 juillet, le cardinal Castrillón Hoyos déclare : « Avec ce Motu Proprio, on ouvre la porte pour un retour à la pleine communion de la Fraternité Saint-Pie X. Si après cet acte, ce retour n’a pas lieu, je ne saurai pas comprendre. Le cardinal colombien précise toutefois que le document pontifical n’a « pas été fait pour les lefebvristes », mais « parce que le pape est convaincu de la nécessité de souligner qu’il y a une continuité dans la tradition et, que dans l’Eglise, on ne procède pas par fractures ».

 Dans le mensuel 30 Giorni de juillet, le président de la Commission Ecclesia Dei ajoute que le pape a réaffirmé que « le mode habituel de célébration de la messe est celle du Novus Ordo (Nouveau Missel) ». Ainsi les partisans de Mgr Lefebvre « ne peuvent nier ni la valeur ni la validité du Novus Ordo », déclare-t-il. « Cela doit être clair », ajoute le cardinal Castrillón pour qui le décret n’est « nullement un retour au passé ».

 Il révèle par ailleurs que des « milliers de lettres étaient arrivées à Rome pour demander la liberté de pouvoir assister à la messe tridentine et » que « Jean-Paul II déjà voulait préparer un Motu Proprio semblable à celui qui est publié aujourd’hui ».

 Le cardinal Jean-Pierre Ricard, dans un entretien accordé à La Croix du 7 juillet, répond à la question de savoir si les revendications des traditionalistes sont satisfaites : « C’est vrai que la porte est largement ouverte… Mais le Motu Proprio fixe aussi des conditions à cette libéralisation. Les prêtres voulant célébrer selon le missel de 1962 devront reconnaître les richesses de la réforme liturgique conciliaire. Ils ne pourront pas exclure délibérément de célébrer eux-mêmes selon le missel dit de Paul VI – et l’on peut se demander alors ce que devient l’usage ‘exclusif’ de l’ancienne forme du rite, concédé par exemple à certains instituts ».

 A la question : « La liturgie est-elle le bon moyen pour refaire l’unité avec la mouvance lefebvriste ? », le président de la Conférence épiscopale de France affirme :  « Le pape a voulu répondre d’abord à une demande touchant à la liturgie : il a souhaité permettre largement une célébration selon l’ancien missel à des personnes qui ne rejettent pas pour autant le concile Vatican II. Mais il sait aussi que beaucoup d’autres questions font problème aux membres de la Fraternité Saint-Pie X, qui ne sont pas réglées par ce Motu Proprio : l’engagement catholique dans le mouvement œcuménique et le dialogue interreligieux, la liberté religieuse, etc. Ce document est donc un pas, mais nous ne sommes pas au bout de la route. Benoît XVI sait qu’il faudra reprendre la discussion sur tous ces autres points : il ne bradera rien du Concile, et on le voit bien à l’importance qu’il ne cesse d’attacher à ces domaines. Il ne lâchera rien là-dessus ».

 Dans un entretien du 7 juillet, réalisé par l’agence I.Media et l’hebdomadaire français Famille chrétienne, repris par l’Apic, le cardinal Ricard apporte les précisions suivantes : « D’une part, le Saint-Père s’adresse à ceux qui ont apprécié l’enrichissement apporté par la réforme liturgique. Il leur demande d’accepter que le trésor de l’Eglise soit beaucoup plus large que ce qu’ils pensent percevoir, et qu’on puisse aujourd’hui être nourri par la messe tridentine, qui a soutenu la vie chrétienne des fidèles pendant des siècles. Deuxièmement, le pape vient dire aux autres, attachés au missel de 1962, qu’ils doivent reconnaître les bienfaits de la réforme conciliaire. Il n’y a aucune contradiction entre l’une et l’autre des formes du missel romain. Le Saint-Père comprend le Concile comme une continuité, un enrichissement et non pas comme une rupture. Il leur rappelle qu’on ne peut pas nier la légitimité du missel de 1970 au nom de l’attachement au missel de 1962 : "pour vivre la pleine communion, écrit-il aux évêques, les prêtres des communautés qui adhèrent à l’usage ancien ne peuvent pas non plus, par principe, exclure la célébration selon les nouveaux livres ". Cette disposition me semble incompatible avec les statuts de divers instituts dans lesquels figurait l’utilisation exclusive de la forme tridentine. Je crois qu’on ne peut plus dire les choses ainsi après le Motu Proprio ». – Il semble ici que les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X (exclus des dispositions du Motu Proprio dans son article 5 § 4 : « Les prêtres utilisant le Missel du bienheureux Jean XXIII doivent être idoines et non empêchés par le droit ») soient paradoxalement les seuls à pouvoir se prévaloir de l’usage exclusif de la messe tridentine. Cette « exclusion » qu’ils contestent en droit leur garantit l’exclusivité en fait.

 A la question : « En publiant ce document, le pape pense-t-il aussi aux fidèles de Mgr Lefebvre ? », l’archevêque de Bordeaux répond : « Ce n’est dit explicitement dans aucun des deux textes. Mais d’une manière plus large, Benoît XVI pense aussi à la Fraternité Saint-Pie X. Il nous l’a dit de vive voix (lors de la présentation du Motu Proprio le 17 juin à quelques cardinaux, ndlr). Mais, à mon avis, ce Motu Proprio leur fera difficulté, en particulier pour tout ce qui touche l’autorité de la réforme liturgique que les prêtres et les fidèles de cette fraternité refusent de reconnaître ».

 On comprend que Mgr Fellay, dans sa lettre aux fidèles du 7 juillet, ait tenu à souligner le « désir certain (de Benoît XVI) de réaffirmer la continuité de Vatican II et de la messe qui en est issue avec la Tradition bimillénaire ». Cette négation d’une rupture causée par le dernier concile - déjà manifestée dans le discours à la curie du  22 décembre 2005 – a été contestée par la Fraternité Saint-Pie X, et c’est bien là que doit se situer un débat doctrinal, après le retrait du décret d’excommunication qui frappe les évêques de la Fraternité.