L’indépendance temporelle du pape d’après la théologie (1)

Source: FSSPX Actualités

Le 20 septembre 1870, les troupes italiennes s’emparaient de Rome, ainsi que de ce qui restait des Etats pontificaux, c’est-à-dire le Latium et la Campanie. Le pape Léon XIII signera la dissolution officielle de ces Etats le 20 septembre 1900. A partir de 1870, la papauté se considère comme prisonnière au Vatican. La situation sera réglée par les accords du Latran, en 1929.

Nous entendons examiner ici l’explication théologique de l’existence d’un Etat pontifical territorial, aussi limité soit-il. Il s’agit de considérer l’indépendance temporelle – au point de vue politique – du pape. Le P. Edmond Dublanchy, SJ, a consacré une série d’articles à ce sujet dans la Revue thomiste, en 1918-1919, réunis en un volume sous le titre La voix de Pierre pour l’indépendance du Pape, en 1929, qui servira de guide.

Pour poser le problème avec exactitude, il faut commencer par déterminer précisément le sens de la question et en bien comprendre les termes.

L’indépendance spirituelle du Pape

L’indépendance d’un Etat ou d’un pouvoir, consiste à ne pas relever d’un autre. L’indépendance spirituelle du Pape consiste en ce que, dans l’exercice de sa primauté spirituelle, il ne relève d’aucune autre autorité.

Cette indépendance spirituelle du Pape résulte de deux vérités souvent affirmées par le magistère :

– que l’Eglise a été établie par Notre-Seigneur comme société parfaite, possédant tout ce qui lui est nécessaire pour diriger les fidèles à la fin surnaturelle 1 ;

– que le Pape possède dans l’Eglise la plénitude de toute autorité 2 .

L’indépendance spirituelle du Pape par rapport aux Etats est notamment affirmée par Vatican I. Ce concile enseigne que la plénitude du pouvoir du Pape dans l’Eglise entraîne, pour le Pontife, le droit d’exercer son autorité spirituelle avec une pleine liberté, en communiquant avec les pasteurs et les fidèles.

Le Concile condamne l’opinion de ceux qui disent que cette communication du chef suprême avec les pasteurs et les fidèles peut être empêchée licitement ; ou qui la soumettent au bon plaisir du pouvoir séculier, de sorte que ce qui est établi par l’autorité du Siège apostolique n’ait point de force ni de valeur s’il n’a l’approbation de ce pouvoir 3 .

L’indépendance spirituelle du Pape a été souvent affirmée par les théologiens catholiques 4 ; son extension aux choses temporelles, en tant qu’elles ont une connexion avec la fin surnaturelle confiée par Notre-Seigneur au soin exclusif de l’Eglise, a été revendiquée par le magistère suprême 5 .

L’indépendance temporelle du Pape

Cette pleine indépendance spirituelle du Pape entraîne le droit d’être exempt, même dans l’ordre purement temporel, de toute soumission à une autorité séculière, qui pourrait avoir sur lui un pouvoir juridique ou exiger son obéissance.

C’est ce que l’on appelle l’indépendance temporelle de droit. Il sera montré plus loin qu’elle est un droit inhérent à la primauté pontificale telle qu’elle a été instituée par Notre-Seigneur.

Quand cette indépendance est réalisée d’une manière concrète, par des moyens aptes à l’assurer d’une manière stable, elle prend le nom d’indépendance de fait.

– Cette indépendance temporelle de fait est, dans les nombreux documents du Saint-Siège sur cette matière, depuis le milieu du dix-neuvième siècle, identifiée avec la souveraineté temporelle.

La raison en est que la possession de la souveraineté temporelle est, d’après les données constantes d’une longue expérience, le seul moyen qui puisse assurer au Pape, d’une manière stable, la pleine indépendance requise pour l’exercice du souverain Pontificat.

A ce sujet, il suffit de rappeler quelques affirmations très explicites de Léon XIII.

« Dans le cours de notre pontificat, déclare Léon XIII, nous avons toujours revendiqué, pour le Pontife romain, une souveraineté effective, non par ambition, ni dans un but de grandeur terrestre, mais comme protection vraie et efficace de son indépendance et de sa liberté 6 . »

« Pour être vraiment libre et indépendant, du moins dans l’ordre actuel de la Providence, le Pape doit avoir une souveraineté réelle 7 . »

« La pleine liberté requise pour la sublime fonction de chef visible de l’Eglise catholique, exige que le Vicaire de Jésus-Christ soit, chez lui, vrai souverain, indépendant de toute souveraineté humaine 8 . »

« Il ne peut y avoir, pour le Pape, d’indépendance vraie, sans juridiction territoriale 9 . »

– La souveraineté temporelle du Pape, considérée d’une manière concrète, s’exerce sur l’Etat romain. C’est le dernier point qu’il faudra examiner.

Cette souveraineté comporte quatre propriétés principales : sa légitimité selon le droit humain, sa légitimité selon le droit chrétien, son inviolabilité selon l’un et l’autre droit, et sa nécessité, au moins dans l’ordre providentiel actuel, pour que la pleine indépendance due au Pape lui soit suffisamment assurée.

Auparavant, il faut établir ce principe fondamental : l’indépendance temporelle du Pape, qu’elle soit de droit ou de fait, relève exclusivement de l’autorité souveraine de l’Église.

A suivre…

 

  • 1Cf. proposition XIXe du Syllabus, 8 décembre 1864, Dz 2919 ; Immortale Dei, 1er novembre 1885.
  • 2Vatican I, Dz 3059.
  • 3Ibid., Dz 3062.
  • 4Particulièrement par S. Thomas, De regimine principum, I, 14.
  • 5Cf. les décrétales Novit et Per venerabilem d’Innocent III ; Bulle Unam sanctam de Boniface VIII, Dz 873-875.
  • 6Lettre de Léon XIII au cardinal Rampolla du 15 juin 1887.
  • 7Discours de Léon XIII aux pèlerins du clergé italien du 27 septembre 1888.
  • 8Lettre de Léon XIII aux cardinaux français du 3 mai 1892.
  • 9Lettre de Léon XIII au cardinal Rampolla du 8 octobre 1895.