Mgr Fellay sur Radio Courtoisie, le 8 décembre 2005

 

Abbé Lorans : Monseigneur, merci d’être venu ce soir. Vous avez un emploi du temps chargé. Ce matin, vous étiez au séminaire de Flavigny, en Côte d’Or, pour quelle raison?

 J’ai célébré une messe pontificale pour recevoir les engagements perpétuels de deux de nos prêtres. Ce soir, ce sont d’autres abbés à Saint-Nicolas qui font aussi leurs engagements perpétuels. Le 8 décembre c’est aussi notre fête, si l’on peut dire, puisque c’est le jour fixé par notre vénéré fondateur, Mgr Lefebvre, pour prononcer  nos engagements dans la Fraternité.

 

 A.L. - Mgr Lefebvre aurait eu 100 ans cette année, il est né en 1905. Vous êtes son deuxième successeur. Vous l’avez connu. Est-ce qu’on peut vous demander dans quelles circonstances vous avez rencontré Mgr Marcel Lefebvre ?

 C’est tout simple et c’est aussi touchant. Le Bon Dieu a disposé les choses ainsi : j’étais à Ecône avant Mgr Lefebvre. C’est vrai qu’à cette époque là il n’y avait pas de séminaire. Il y avait une centrale électrique, et il y avait surtout les Chanoines du Grand-Saint-Bernard qui possédaient une ferme qui pendant quelques années a servi de séminaire. Ces quelques bâtiments sont arrivés dans les mains de la Fraternité, à peu près à ses débuts. La Fraternité commence en 1969 à Fribourg, elle est fondée officiellement en 1970 à Fribourg également, et c’est à l’automne 1970 que Monseigneur va lancer à Ecône l’année de spiritualité. Pendant que les années supérieures continuent à Fribourg à l’université de théologie.

 

 A.L. - Quel âge aviez-vous alors ?

 A l’époque j’étais encore bien jeune. Et je ne peux pas dire que je me souviens de tout. J’avais douze ans. Mais je me souviens de certaines choses. Mon père étant le directeur de la centrale électrique avait mis à disposition un certain nombre de chambres ou de locaux pour les séminaristes qui ne pouvaient pas tous loger dans les bâtiments du séminaire. C’est ainsi que dans la maison à côté de celle où j’ai vécu, et que l’on appelait la maison des célibataires, il y a eu plusieurs séminaristes qui ont logé pendant deux ans, le temps de construire les nouveaux bâtiments. Pendant toute cette période c’était très familial, très sympathique. Et c’est comme cela que j’ai connu Mgr Lefebvre.

  

A.L. - Est-ce que votre vocation est née au contact de ces séminaristes qui étaient vos voisins ?

 Je pense qu’elle était déjà là avant, mais elle a été bien réveillée. Et surtout après elle a été confirmée, lorsque je faisais mon collège à Saint-Maurice auprès des chanoines. Car ce n’était pas difficile de faire la comparaison entre ce que je pouvais vivre pendant la journée au collège et les séminaristes, les prêtres que je pouvais voir le soir, le mercredi après-midi, le dimanche à la messe. Cela n’a pas été difficile de se décider, de choisir — s’il faut dire — un camp.

 

Claude Giraud : C’est l’exemple qui vous a aidé à choisir ?

 Ah oui, vraiment très facilement.

 

A.L. - Vous disiez que vous voyiez les séminaristes le mercredi après-midi, dans quelles circonstances ?

 Dans des circonstances de ballon ! Il est arrivé que les séminaristes soient venus me chercher à la maison pour jouer au football !

 

 A.L. - Je crois que vous alliez à la messe en semaine, avant d’aller au collège -il y a toujours une messe qui est dite à 6 h. -, à cette occasion vous avez pu voir Mgr Lefebvre  dire la messe. Mais vous avez pu le voir avec votre père. Est-il venu se rendre compte de l’installation de ses séminaristes, car il avait un grand sens pratique  ?

 Je ne peux pas dire que je me souvienne de grand chose de tels contacts. Je me souviens une fois d’un 31 décembre, un réveillon, au séminaire avec Monseigneur et les quelques séminaristes qui étaient restés là pendant les vacances. C’était vraiment la toute première époque. Après, vers l’âge de quinze ans, c’était beaucoup plus suivi, si l’on peut dire. A ce moment-là les séminaristes étaient au séminaire et n’étaient plus en dehors de ses bâtiments.

 

A.L. - Vous êtes rentré au séminaire à quel âge ?

 A 19 ans, après la maturité suisse (équivalent du baccalauréat français, ndlr), en 77, après le service militaire qui m’a fait manquer à peu près un mois de séminaire. Mais j’avais suivi ma retraite de rentrée avant le service militaire qui durait dix sept semaines. J’ai donc passé l’été à l’armée, puis au séminaire.

 

A.L. - Le séminaire durait cinq ans ou six ans à l’époque ?

 A l’entrée cinq ans et à la sortie c’était passé à six. Mais j’ai manqué la sixième année, j’ai été ordonné cinq ans après mon entrée. Mgr Lefebvre était alors supérieur général et nommait lui-même les jeunes prêtres. Pour ma première fonction, il me nomme à ses côtés à Rickenbach, comme économe général. J’y resterai pendant douze ans. En 1991, nous changeons de maison et passons de Rickenbach à Menzingen, près de Zurich.

 

A.L. - Et vient l’année 1988 qui modifie sensiblement votre fonction. Vous n’êtes plus seulement économe général. Mgr Lefebvre vous choisit avec trois autres prêtres de la Fraternité, et vous demande d’accepter l’épiscopat.

 Oui, c’était une deuxième surprise encore bien plus grande que la première. Etre nommé économe général n’était pas une petite chose, mais évêque c’était autrement plus important. Effectivement, c’est arrivé en 1988.

 

A.L. - Et vous êtes toujours resté aux côtés de Mgr Lefebvre ?

 Oui et non. Mgr Lefebvre, en 1982, est encore supérieur général. Mais il y a un chapitre où il fait élire son successeur qui à ce moment-là est élu comme vicaire général. L’année suivante, en 1983,  Monseigneur se retire et cède sa place de supérieur général à M. l’abbé Franz Schmidberger. Ainsi je suis aux côtés de Monseigneur pendant une année à la maison généralice à Rickenbach. — Ecône qui est le point de départ de la Fraternité se trouve en Valais et abrite le séminaire. La maison généralice, autrement dit le quartier général, est depuis 1979  séparée d’Ecône et basée à Rickenbach, près de Soleure, puis en 1994 à Menzingen.

 

A.L. – Une précision pour nos auditeurs qui ne connaîtraient pas très bien la Fraternité Saint Pie X, vous, déjà en tant qu’économe général, vous êtes obligé de visiter quantité de maisons à travers quantité de pays …

 On fait le tour de la Fraternité c’est-à-dire que l’on parcourt le monde. L’on visite les prieurés, séminaires, chapelles, écoles… sous l’aspect économique.

 

A.L. - Et vous continuez actuellement en tant que supérieur général de la Fraternité. Est-ce que vous pouvez nous dire ce que représente la Fraternité Saint-Pie X ? Quels sont vos derniers voyages, quels sont vos projets ?

 La Fraternité aujourd’hui c’est un petit monde. Ce sont 30-31 pays où nous avons des prêtres résidents. Et d’où nous couvrons encore un peu plus d’une trentaine de pays. Nous arrivons à 60-65 pays. Je dis 60-65, car dans certains pays ce ne sont que des incursions, mais nous pouvons compter 61 pays desservis régulièrement. Des ouvertures récentes, par exemple l’Ouganda où des fidèles nous appellent… Le grand principe de notre apostolat est très clair. Nous avons toujours dit que nous n’avons pas reçu de mission ordinaire, de mission canonique de l’Eglise. Notre fonction, notre aide auprès des fidèles est celle du samaritain. C’est dire que nous allons là où les fidèles appellent au secours. C’est ainsi que s’est déroulée toute notre vie apostolique. Cela n’a jamais été de notre part une recherche ou une prospection: la règle générale est de répondre aux appels des fidèles. Et cela dans le monde entier. Dès que nous pouvons, si le nombre de fidèles est suffisant, nous commençons un apostolat plus ou moins régulier. Et si le nombre de fidèles est important, on pense alors à établir un prieuré, c’est-à-dire envoyer des prêtres sur place. Dans les pays de mission il faut parfois attendre longtemps avant de s’établir, que ce soit pour des raisons politiques ou tout simplement par manque de prêtres.

 

 

C.G. - Quand vous allez dans ces pays, est-ce que vous rencontrez de l’hostilité ?

 Oui, c’est la règle générale, de la part des autorités ecclésiastiques. C’est de là que viennent les premières hostilités, et surtout lors de nos premiers voyages. Souvent nous sommes nous-mêmes très étonnés de voir les réactions que nous sommes capables de susciter de la part des autorités officielles. Tout dernièrement, cette semaine, ce sont l’Ukraine et la Pologne qui sont en train de hurler au loup en disant : Attention la Fraternité jette ses tentacules. Un évêque a ainsi provoqué des marches et des processions contre la Fraternité déclarée dangereuse. En Ukraine, ce ne sont pas directement des prêtres de la Fraternité qui sont visés. Ce sont des prêtres de rite oriental, au nombre d’une bonne dizaine, que nous avons soutenus. Ils ont résisté pour des motifs tout à fait valables. Bien sûr, ce n’est pas directement la messe tridentine qui est attaquée puisque c’est le rite oriental qui est en vigueur, mais c’est bien tout l’ensemble des nouveautés du concile Vatican II auquel ces prêtres résistent. Et nous avons fondé pour eux une société sacerdotale qui n’est pas la Fraternité mais en dépendance de la Fraternité, parce qu’ils me considèrent comme leur supérieur. Ce qui leur vaut l’ire des autorités ecclésiastiques. A ce propos, il est intéressant de voir comment les autorités civiles ukrainiennes respectent l’autorité épiscopale. L’un des prêtres, membre de leur société, a été accusé par l’évêque du lieu comme n’étant plus catholique. Les autorités civiles sont intervenues pour raser son église, interdire toute célébration et le menacer d’emprisonnement. Alors j’ai fait un décret comme quoi je le prenais sous ma protection et cela l’a sauvé de la prison. Et il peut exercer son apostolat.

 

A.L. - Monseigneur, vous venez de prononcer un mot que l’on brandit souvent contre la Fraternité Saint-Pie X : excommunication. On pourrait en ajouter un autre : schisme. Qu’est-ce que vous répondez à ce genre d’objection ?

 Que nous n’avons jamais pris cela au sérieux …

 

C.G. - Monseigneur, il y a des catholiques qui vous écoutent et pour qui le mot schisme est non pas un mystère mais une notion imprécise. Il y a un grand nombre de personnes qui assimilent schisme et hérésie. Ne faudrait-il pas préciser la différence entre ces deux termes ?

L’hérésie provient de la négation d’un dogme, c’est-à-dire d’un des points de doctrine définis par l’Eglise catholique. Par exemple, aujourd’hui nous fêtons l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge Marie. Eh bien ! ceux qui refusent ce privilège à la très Sainte Vierge Marie professent une hérésie. Et l’effet de l’hérésie c’est de faire perdre la foi, celui qui tient mordicus à une hérésie perd la foi catholique immédiatement, et par là-même il est coupé de l’Eglise catholique. C’est l’excommunication. Il rompt la communion de foi avec l’Eglise catholique.

Le schisme est différent. C’est le cas de quelqu’un qui se sépare ou qui refuse l’autorité, donc le gouvernement de l’Eglise. Et qui commence à faire bande à part. En principe le schisme ne concerne que la soumission à l’autorité légitime et non pas la foi ou la doctrine. Bien évidemment sacrer un évêque sans l’accord du pape peut donner l’impression de vouloir faire bande à part. Et donc les apparences sont contre nous lorsque Mgr Lefebvre procède au sacre des quatre évêques contre les monitions et les avertissements du Saint-Père. Cependant, Mgr Lefebvre a toujours précisé l’intention qu’il avait lorsqu’il procédait à ces sacres, et surtout cette volonté de ne pas se couper de l’Eglise et de toujours reconnaître l’autorité du pape. C’est un point capital à saisir : ces sacres n’ont pas été faits dans une intention de bâtir une hiérarchie parallèle, une nouvelle Eglise. Ce qui aurait été un schisme. L’élément déterminant pour cela aurait été de réclamer une autorité ordinaire, ce qu’on appelle une juridiction qui précisément, elle, est donnée par la désignation faite par le pape. Comme nous n’avons pas eu cette désignation, nous disons, nous les quatre évêques sacrés par Mgr Lefebvre, que nous n’avons pas cette juridiction ordinaire, cette autorité ordinaire sur les âmes. Alors, comment s’exerce notre apostolat épiscopal ? il faut parler là de juridiction de suppléance. En effet,  l’Eglise prévoit que dans des cas de grande nécessité, lorsque le recours à l’autorité ordinaire n’est pas possible ou très difficile, l’Eglise par souci du salut des âmes va suppléer, c’est-à-dire va accorder une autorité suffisante pour poser les actes ecclésiastiques, les sacrements, d’une manière licite et bien sûr valide pour le bien des fidèles, pour leur salut. Et eu égard à la situation de l’Eglise créée par le concile et l’après concile, il n’est pas difficile de montrer que nous sommes dans un état de nécessité qui va justifier ces actions épiscopales hors de l’ordinaire. Voilà pourquoi  nous sommes des évêques extra-ordinaires.

 Du côté de Rome, tout récemment le cardinal mandaté par le pape pour s’occuper de nos affaires, le cardinal Castrillon Hoyos, a déclaré à la télévision italienne (voir encadré plus bas, ndlr) qu’il n’y avait pas d’hérésie chez nous, que nous ne sommes pas hérétiques. Et puis, à propos du schisme, en utilisant les termes strictement, on ne pouvait pas dire, selon le cardinal, que la Fraternité Saint Pie X était schismatique. Il a même continué en insistant sur le fait que nous étions dans l’Eglise, qu’il ne fallait pas parler de conversion puisque nous étions déjà dedans ; il ne fallait même pas parler de « pas en parfaite communion », il fallait parler de rechercher actuellement une « plus parfaite communion », puisque la communion nous l’avions déjà.

 

A.L.- Quand donc – demande une auditrice – Rome donnera-t-elle ordre officiellement aux évêques de France et du monde de ne plus persécuter la Fraternité Saint Pie X car il semble que tous les problèmes viennent d’eux ? Est-ce que vous pensez que les problèmes viennent des évêques ?

 Je ne suis pas tout à fait sûr que tous les problèmes viennent d’eux. Une partie oui, disons la partie la plus sensible pour les fidèles, parce qu’ils voient tout d’abord leurs prêtres, l’évêque et, en général, cela ne va pas beaucoup plus loin. Si l’évêque est un peu complaisant, il permet la messe et peut-être même un peu plus. Si vous avez un bon curé, un bon nombre de problèmes sont réglés – pas tous, mais un bon nombre. Mais il faut remonter jusqu’à Rome. Les problèmes sont plus haut que les évêques locaux. On peut, je pense les faire remonter au concile. Bien sûr tous les problèmes dans l’Eglise ne viennent pas du concile. Il y en avait déjà avant. Le concile a rassemblé, il a compressé, il a inoculé dans la vie de l’Eglise un certain nombre de problèmes des années 50 que Pie XII a essayé de contrôler. Et déjà il a manifestement perdu pied, pas officiellement, mais en sous-main. On voyait bien alors des punitions, des châtiments pour ceux qui montraient trop la tête. Il y avait tout un travail de subversion sous Pie XII, dans les années 50. Puis arrive le concile qui va bénir ce travail subversif sous terre.

 

C.G.- Ce travail sous terre, est-ce que ce n’était pas le modernisme ?

 Dans le sens de la définition de saint Pie X qui dit que le modernisme est le cloaque de toutes les hérésies … alors oui, dans ce sens là, oui ! Ce à quoi on assiste au moment du concile c’est une sorte d’explosion, mais une explosion pas trop forte. C’est une explosion habile. Si les choses avaient été trop manifestes, il y aurait eu des réactions. Au concile on ne voit pas de dogme à strictement parler qui soit franchement attaqué, en tant que tel… il y a un certain nombre de vérités qui sont attaquées, comme la question de la liberté religieuse ou la question des relations de l’Eglise avec le monde, des relations de l’Eglise avec les autres religions. Ce ne sont pas directement des dogmes, au sens d’une définition claire, précise d’un point de doctrine. C’est un ensemble de vérités qui appartiennent au trésor de l’Eglise qui jusque là ne sont pas contestées et donc qui n’ont pas nécessité une définition de l’Eglise. Ce sont des points de ce genre qui vont être attaqués. Et souvent l’attaque se présentera sous la forme d’une grande confusion. Ce qui était clair auparavant va devenir confus. On va ouvrir des portes. On va laisser des doutes. On va semer des ambiguïtés. Et après le concile on va en tirer toutes les conclusions possibles et imaginables qui font la cacophonie actuelle et le désastre présent. C’est une tragédie qui depuis maintenant quarante ans fait souffrir l’Eglise d’une manière, on peut dire, atroce.

 

C.G.- Ces courants qui ont amené le concile étaient pour beaucoup des courants souterrains. A votre avis, inspirés par qui et pour quoi?

 Il y a plusieurs inspirations. Il y a tout d’abord des ennemis extérieurs à l’Eglise. Par exemple la maçonnerie. La franc-maçonnerie est certainement l’ennemi juré de l’Eglise catholique. Cela ne leur plaît sûrement pas qu’on le dise, mais c’est ainsi que l’Eglise catholique les a perçus depuis très longtemps. On voit par exemple au XIXe siècle, la secte des Carbonari, la Haute-Vente, qui ourdit un véritable complot contre l’Eglise catholique. Mais non pas un complot d’une année… Les textes que Pie IX a fait publier, en particulier par Crétineau-Joly, montrent que la franc-maçonnerie envisage un plan qu’elle estime devoir durer 150 ans au moins.  Ce n’est donc pas de petite envergure. Ce plan consiste à profondément changer, bouleverser l’esprit catholique c’est-à-dire la vie catholique, la mentalité catholique pour la remplacer par une mentalité libérale, disons de style maçonnique. Les Carbonari déclarent qu’ils leur faut préparer une génération qui soit digne du pape qu’ils attendent. On peut dire qu’avec le concile et les papes qui arriveront à ce moment-là, c’est malheureusement chose faite.

 Il y a une deuxième inspiration parmi ces ennemis extérieurs que l’on peut citer d’une manière certaine : c’est le communisme. Nous avons suffisamment de preuves pour affirmer que le communisme a voulu infiltrer l’Eglise. Il y a le communisme de Russie. Il y a le communisme des pays de l’Est, surtout après la guerre. Il y a le communisme de France  dont il est connu qu’il envoie des agents du Parti dans les séminaires. Il y a eu plusieurs histoires éclatantes qui ont manifesté au grand jour cette infiltration. On dit qu’il y a un rapport de l’Otan de 1974 – que j’aimerais bien avoir entre les mains – qui estime à 3.000 les agents communistes infiltrés dans la hiérarchie de l’Eglise. Vous avez aussi ce mouvement dans les pays de l’Est, en Pologne, – le cardinal Mindszenty l’a dénoncé en Hongrie, en Tchécoslovaquie ... Ce sont en général les prêtres du mouvement Pax.

 Ensuite, à l’intérieur de l’Eglise, vous avez ce qu’on peut résumer sous le mot de modernisme. Je dis résumer parce que c’est une espèce de méduse sans colonne vertébrale et pourtant cohérente, mais insaisissable. Bien organisés, ils se soutiennent entre eux. C’est vraiment un travail par dessous, subversif, et que Saint Pie X dénonce en disant que l’ennemi est au-dedans. On peut vraiment estimer que Saint Pie X a réussi à bloquer, à arrêter le mouvement qui, néanmoins, a réussi à se maintenir comme un feu sous la cendre.  Manifestement, après la guerre qui joue aussi un grand rôle dans le bouleversement de l’Eglise catholique, il va ressurgir et éclater encore une fois. On l’appellera néo-modernisme pour le distinguer du modernisme dénoncé par Saint Pie X. Mais, au fond, ce sont toujours les mêmes idées. Ce sont des confusions au niveau de la foi, c’est une nouvelle philosophie surtout, la philosophie moderne, subjective, idéaliste qui met sur le même pied toutes les religions, parce que l’on réduit la religion à un sentiment né du subconscient profond de chaque homme. Alors, si la religion vient de chaque homme, eh bien ! toutes les religions se valent. Qu’on passe par Bouddha ou par Allah, tout se vaut. Et ces modernistes ont réussi à mettre le pied dans l’Eglise.

 

A.L.- Monseigneur, avec ce que vous venez de nous dire et ce que vous savez de la situation présente, qu’est-ce que vous attendez des contacts que vous avez à Rome ces temps-ci ?

 Immédiatement, pas grand chose. C’est un travail à long terme. Il n’y a pas dans l’Eglise que des modernistes, que des communistes, que des francs-maçons. Il y a aussi de bonnes âmes, en partie trompées, ignorantes, et pas seulement parmi les fidèles, mais aussi chez les prêtres, et même les évêques. Donc dans cet ensemble polymorphe ou polychrome, ce que nous essayons de faire par ces contacts, c’est de rappeler tout simplement ce que l’Eglise a toujours enseigné et a toujours fait en espérant que les âmes de bonne volonté puissent être touchées, puissent revenir… non pas à nous, mais revenir à ce que l’Eglise a toujours fait. Ce sont des valeurs absolument stables, ce sont des garanties de sainteté et donc de salut. Et l’on ne va pas prétendre aujourd’hui après deux mille ans d’Eglise qu’on pourra faire mieux que ce qu’ont fait les apôtres, que ce qu’a enseigné Notre Seigneur. Il suffit de regarder le passé, nous avons là quantité d’exemples extraordinaires de sainteté. Il suffit de les imiter tout simplement et l’on voit que ce que nous essayons de suivre, ce que nous appelons la Tradition, c’est ce dont ils ont vécu. Et l’on voit aussi par l’expérience de tous les jours que ces grâces, cette vie de la grâce, cette foi sanctifie, rapproche du Bon Dieu, détache du péché, fait aimer davantage le Bon Dieu, rend plus aimable, plus charitable, fait penser aussi au prochain. Toute la vie catholique, tout simplement. On retrouve tout.

 

A.L.- Monseigneur, est-ce qu’on peut lire dans vos propos l’expression que Mgr Lefebvre a employé à plusieurs reprises : « Laissez-nous faire l’expérience de la Tradition ! » ; est-ce que vous faites vôtre cette demande de Mgr Lefebvre ?

 On peut la faire nôtre à condition de bien la comprendre. Aujourd’hui, certains la prendraient de travers cette proposition. Je dirais plutôt que « laissez-nous faire » – puisque nous la faisons déjà –, je dirais : regardez, venez et voyez.  Vous semblez avoir quelques problèmes dans le monde moderne, vous semblez avoir perdu quelques jalons. Eh bien ! regardez, examinez même de près – pourquoi pas ? – ce que font ces fidèles et ces prêtres qui essaient d’être fidèles à la Tradition. Et voyez que les fruits sont là et parlent mieux que toutes les autres preuves.

 

A.L.- A la conférence que vous avez donné à Bruxelles en juin dernier (cf. Nouvelles de Chrétienté n° 94, ndlr), vous donnez plusieurs exemples. Vous dites que les fidèles ne soupçonnent pas l’impact de leur comportement qui est pour eux tout naturel et surnaturel à la fois ; ils méconnaissent leur influence et même leur capacité d’attraction. Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus. Vous qui voyagez beaucoup, qui voyez beaucoup de personnes, vous avez été le témoin de cette influence.

 Ah ! certainement. Pour moi, c’est la joie quotidienne de voir, appelons cela le miracle, le miracle de la grâce. Voir des âmes qui se sanctifient, qui se maintiennent, qui j’allais presque dire restent normales dans un monde de plus en plus fou. Eh bien ! cela tient du miracle, et ce miracle nous en sommes les témoins tous les jours. Je pense que l’un des exemples les plus forts consiste à poser la question à tout un chacun : Comment vont vos enfants ? où en sont-ils ? Lorsque l’on cherche à faire la comparaison entre une école publique et une de nos écoles, il suffit d’entrer dans la cour de l’école pour voir la différence. C’est tout simple. C’est un exemple que nous vivons tous les jours, dans le monde entier. Tout récemment, M. l’abbé du Chalard a conduit à Ecône huit prêtres italiens qui ont découvert le séminaire et également la petite école, qui se trouve juste à côté. Ces prêtres n’en revenaient pas de voir des enfants polis, qui les saluaient, prévenants, qui faisaient attention, qui ouvraient les portes, qui ne se disputaient pas pendant la récréation. Ils n’en revenaient pas. L’un d’eux disait : « Nous avons eu un petit coin de ciel ».

 

A.L. - Un auditeur demande : Quel rôle a joué le Sillon, le mouvement de Marc Sangnier, au XIXe siècle dans la destruction de l’Eglise ?

 Le Sillon a été condamné par saint Pie X. C’est une espèce de naturalisme, au fond. Cela se détourne du catholicisme. Cela n’est plus la foi. On sort des canaux de la foi. Pour simplifier, on pourrait dire cela met  la foi au service du temporel. C’est un peu ce que l’on voit après Vatican II. La théologie de la libération, cette option préférentielle pour les pauvres où l’on voit une Eglise qui se tourne presque exclusivement vers les misères du monde. Je ne dis pas qu’il ne faut pas se tourner vers elles. Bien sûr, l’Eglise a toujours pratiqué les œuvres de miséricorde. Mais toujours avec un but beaucoup plus élevé, beaucoup plus important, qui est le salut. A quoi cela sert-il de donner du pain à un pauvre, si c’est pour le laisser dans sa misère spirituelle ? Il n’y a pas de contradiction entre donner du pain et procurer le salut; mais s’il fallait choisir entre les deux, c’est évident qu’il faut choisir le salut. En cela je ne veux  pas dire qu’il ne faut pas s’occuper des pauvres et ne pas soulager les misères humaines. Oh non bien au contraire.

 

A.L. – Vous êtes ici au pays de Saint Vincent de Paul, et l’on comprend très bien qu’à travers le pauvre il faille voir Jésus-Christ lui-même. Mais revenons à notre fil principal, Rome aujourd’hui. Vous nous dites ce que vous savez de la situation présente, vous nous dites pourquoi vous pensez devoir vous entretenir avec les autorités romaines, et avec ce que vous venez aussi de nous expliquer du concile, on se demande si cela ne va pas être la pierre d’achoppement.

 Probablement. Mais si c’est une pierre d’achoppement, nous entendons bien la dépasser. Le concile ne peut pas, ne doit pas être un obstacle infranchissable. S’il fait souffrir l’Eglise aujourd’hui, forcément un jour l’Eglise le dépassera. Je ne sais pas ce que l’Eglise fera, mais en tout cas cet obstacle doit disparaître. Donc, dans ce sens là, on peut travailler.

 

C.G. – A l’heure actuelle, pensez-vous que l’on puisse, que l’on ait le droit de discuter le concile ?

 C’est ce que nous faisons tous les jours, et j’en suis absolument persuadé. Les autorités romaines aujourd’hui ont une attitude, disons , mélangée. Certains mettent en garde : Ne touchez pas au concile ! Interdiction d’y toucher parce que c’est un concile œcuménique ! Il y a là le sceau du Saint-Esprit, le sceau de l’infaillibilité. Il est vrai que s’il y a infaillibilité, alors il n’y a pas de discussion. Mais précisément ce concile se distingue de tous les autres conciles oecuméniques dans le sens où explicitement il a voulu être autre chose. Les autres conciles ont été dogmatiques, c’est-à-dire qu’ils ont traité de la doctrine, du dogme. Celui-ci a voulu être pastoral. Pastoral cela veut dire traitant de toutes les activités du pasteur : comment s’adresser aux jeunes, aux moins jeunes, que leur dire, comment adapter la liturgie dans tel pays... et forcément cette pastorale touche au concret, touche des circonstances historiques qui changent. Et donc, un concile qui par définition - au départ - se fixe ce but va être un jour dépassé. Probablement que certains principes resteront, pour autant que les principes pastoraux évoqués sont ceux de toujours. Mais les applications concrètes, elles, changeront. Ne serait-ce que de ce côté-là on peut argumenter en disant : Il faut aller plus loin. Il faut regarder aujourd’hui de nouveau le monde. Et il n’est pas trop difficile de constater que les perspectives ouvertes par exemple par Gaudium et Spes - considéré comme une clé de compréhension du concile – ces perspectives sont dépassées. Un cardinal nous a dit expressément : Gaudium et Spes est dépassé. Donc si la clé du concile est dépassée, voyez ce qu’il reste du concile !

 

A.L. – Vous dites que la situation historique a changé. Entre 1965, la fin du concile, et maintenant quarante ans après, qu’est-ce qui fait que le concile n’est plus actuel ?

 Il y a beaucoup d’éléments. Les éléments sociaux, si l’on peut commencer par le plus simple. La société en 1965, au moins disons en Europe, est encore passablement chrétienne. Il y a encore une belle pratique religieuse. Les séminaires sont à peu près pleins. Aujourd’hui c’est le grand vide. Il y a une disparition de la chrétienté immense. Immense ! Et c’est un véritable phénomène de société. La société aujourd’hui n’est plus perméable à la religion, jusqu’à cette fameuse Constitution européenne qui veut même oublier ses racines chrétiennes. Cela montre  bien le point où on est arrivé.

 

A.L. – Si on vous comprend bien, Monseigneur, appliquer aujourd’hui le concile c’est non seulement inadapté, mais c’est peut-être même entretenir cette déchristianisation ?

 Oui. Et cela peut être poussé plus loin. Du moment que le concile veut être une adaptation au monde et que le monde s’est encore éloigné davantage de l’Eglise, vouloir s’adapter à cette situation, cela veut dire s’éloigner encore plus du Bon Dieu. Ce qui est mortel pour l’Eglise. Vraiment il faut que l’on arrête !

 

A.L. –Pouvez-vous nous dire si, après votre entretien avec le Saint-Père, le dialogue se poursuit ?

 Tout n’est pas à l’arrêt. Il n’y a pas de secret, de coup fourré, de complot. Rien de tout cela. Mais tout simplement une certaine ouverture de la part de Rome — ce qui est nouveau, ce qui commence en l’an 2000 — qu’il nous faut analyser de très près. L’audience elle-même montre un pape disposé à nous entendre, du moins jusqu’à un certain point. Nous profitons de cela pour dire ce que nous pouvons dire, ce que nous avons à dire en espérant qu’un jour cela puisse toucher les cœurs. Je pense que cela devrait déboucher sur une discussion qui elle forcément restera discrète, parce que dans l’Eglise officielle il y a encore trop d’ennemis qui voudraient tout faire sauter. S’il y a discussion, ce sera forcément une discussion sur des points du concile, et pour la paix d’une telle discussion, il faut éviter toutes sortes de tensions. Il faut qu’elle reste sereine, même si elle est serrée au niveau des arguments. Mais nous n’en sommes pas encore là. J’ai proposé à Rome de faire une liste des points que nous contestons, qui font difficulté au plan doctrinal. Nous ne l’avons pas encore faite cette liste. Mais Rome semble être ouverte à recevoir la liste. Que va-t-il se passer ensuite ? Est-ce qu’ils vont être d’accord pour ouvrir une discussion ? Eh bien ! c’est ce que nous verrons.

 

C.G. – Donc ce seront des petits pas ?

 Je ne crois pas qu’actuellement on puisse attendre plus que des petits pas. Il y a une certaine ouverture, je peux même dire une certaine espérance dans les milieux romains, et pas uniquement dans les milieux romains. On voit qu’avec l’arrivée du nouveau pape, Benoît XVI, il y a comme le frémissement d’une espérance. En clair,  cette léthargie, cette paralysie de l’Eglise fait mal partout, et des hommes de bonne volonté attendent quelque chose, attendent un renouveau. Ils voient aussi dans cette audience un espoir. Et cet espoir c’est que l’Eglise officielle donne du crédit, reçoive la Tradition, et même l’on pourrait dire reçoive sa Tradition. L’on trouve cela jusque dans la curie romaine. Il y a des sympathies jusque là.

 

C.G. – Monseigneur, que pensez-vous que les réactions puissent être de la part de la curie romaine?

 Mélangées. Certains attendent aussi avec espoir. D’autres avec grincements de dents. Il faut vraiment prier. C’est un temps de prières.

 

A.L. – Merci, Monseigneur. Merci infiniment.  Pouvons-nous vous demander votre bénédiction ?

 

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Déclaration du Cardinal Castrillon Hoyos à la télévision TV Canal5, le 13 novembre 2005 :

Commentateur : La messe ancienne en latin est attrayante, mais elle est aussi  source de disputes. Aujourd’hui, pour la célébrer publiquement, il  faut la permission de l’évêque du lieu, mais depuis des mois le bruit court que Benoît XVI pourrait en décider la libéralisation.  Cette rumeur persistante, toutefois, ne trouve pas d’écho dans les  propos du Cardinal Castrillon, préfet de la Congrégation du clergé, et  grand artisan du dialogue avec les groupes traditionalistes, à  commencer par la Fraternité Saint-Pie X qui regroupe les fidèles de  Mgr Lefebvre.

 Cardinal  Castrillon : C’est la règle constante. L’évêque est le  responsable. C’est à l’évêque de juger si pour son diocèse  cela convient à un moment précis ou si cela ne convient pas pour  des raisons pastorales qu’il connaît, et dont il devra rendre  compte à l’autorité du Pape, mais spécialement à Jésus, à  Dieu.

 Commentateur : Donc, il s’agit de la réaffirmation de  l’autorité des évêques, mais en même temps d’un appel à leur  conscience pour éviter des rigidités inutiles et contribuer au long processus de rapprochement avec les disciples de Mgr Lefebvre, déjà entrepris  sous le pontificat de Jean-Paul II qui, en 1988, avait excommunié  l’évêque français pour avoir effectué de façon illicite quatre  ordinations épiscopales. Ce dialogue semble avoir reçu un nouvel élan  avec la rencontre l’été dernier à Castel Gandolfo entre Benoît  XVI et le supérieur de la Fraternité Saint-Pie X, Mgr Fellay.

 Cardinal  Castrillon : Nous  ne sommes pas face à une hérésie. On ne peut pas dire en termes  corrects, exacts, précis qu’il y ait un schisme. Il y a, dans le  fait de consacrer des évêques sans le mandat pontifical, une  attitude schismatique. Ils sont à l’intérieur de l’Eglise. Il y  a seulement ce fait qu’il manque une pleine, une plus parfaite —  comme cela a été dit durant la rencontre avec Mgr Fellay — une  plus pleine communion, parce la communion existe.