Pologne : Le voyage de Benoît XVI
Le pape s’est rendu du 25 au 28 mai (2006) à Varsovie, Czestochowa, Cracovie, Wadowice, Kalwaria Zebrzydowska et Auschwitz. Un an après la mort de Jean-Paul II, Benoît XVI a suivi les pas de son prédécesseur polonais.
Jeudi 25 mai,
le pape a présidé une rencontre œcuménique à Varsovie dans l’église évangélique de la Sainte-Trinité (confession d’Augsbourg). Après les lectures et des chants alternés, une prière a été lue par les représentants des sept confessions réunies au sein du Conseil œcuménique polonais, suivie de la récitation du Notre Père.
« Je vois dans cette célébration, a déclaré le pape aux participants, une des étapes pour réaliser la ferme résolution faite au début de mon pontificat, celle de considérer comme une priorité de mon ministère le retour à une unité pleine et visible entre chrétiens ». Benoît XVI a invité les différentes Eglises à collaborer à des initiatives œcuméniques caritatives. Il a souhaité que « la pratique de la charité fraternelle nous rapproche davantage et rende plus crédible face au monde notre témoignage en faveur du Christ ».
Remarquant un nombre croissant « de jeunes provenant de différentes traditions, religions et confessions chrétiennes qui se décidaient à fonder une famille », Benoît XVI a invité les différentes Eglises à établir une « doctrine chrétienne commune sur le mariage et la famille ». Le choix d’un mariage mixte peut, au dire du pape, devenir « un laboratoire pratique de l’unité ».
Cependant « il ne sera pas possible de ‘faire’ l’unité avec nos seules forces », a précisé Benoît XVI, car l’unité est reçue « comme un don de l’Esprit Saint ». « C’est pour cela que nos aspirations œcuméniques doivent être pénétrées par la prière, par le pardon réciproque et par la sainteté de la vie de chacun de nous ».
Evoquant la visite de Jean-Paul II dans cette même église de Varsovie pour une rencontre œcuménique en 1991, Benoît XVI a dressé un bilan : « Depuis cette rencontre, beaucoup de choses ont changé ». « Dieu nous a accordé de faire de nombreux pas vers une compréhension réciproque et un rapprochement » grâce à l’Encyclique Ut unum sint, la « rencontre œcuménique du Grand jubilé », la reprise du dialogue catholico-orthodoxe et des accords entre Rome et des Eglises particulières. « Nous notons de nombreux progrès (…), a ajouté le souverain pontife, et toutefois nous attendons quelque chose de plus ».
Vendredi 26 mai,
Benoît XVI a célébré la messe sur la place Jozef Pilsudski de Varsovie. Avant la cérémonie le pape s’est adressé en polonais aux centaines de milliers de fidèles présents qui l’ont acclamé aux cris de « merci Saint-Père ».
Au cours de l’homélie le pape a exhorté les fidèles polonais et le président de la République polonaise, Lech Kaczynski, présent : « Nous ne devons pas tomber dans la tentation du relativisme ou de l’interprétation subjective et sélective des Ecritures sacrées ». « Seule la vérité tout entière peut nous ouvrir à l’adhésion au Christ mort et ressuscité pour notre salut ».
« Aujourd’hui encore, comme dans les siècles passés, il existe des personnes ou des environnements qui, en négligeant la Tradition des siècles, voudraient falsifier la parole du Christ et enlever les vérités de l’Evangile qui, selon eux, sont trop dérangeantes pour l’homme moderne », a expliqué Benoît XVI. On cherche ainsi « à créer l’impression que tout est relatif », que « les vérités de la foi dépendraient de la situation historique et de l’évaluation humaine ». « Mais l’Eglise ne peut pas faire taire l’Esprit de vérité ».
Benoît XVI a rappelé qu’il avait avec les évêques la responsabilité « de la vérité de l’Evangile », responsabilité partagée par « tous les chrétiens ». « Chaque chrétien est tenu de confronter continuellement ses propres convictions avec l’enseignement de l’Evangile et de la Tradition de l’Eglise dans l’engagement de rester fidèle à la parole du Christ, même lorsqu’elle est exigeante et humainement difficile à comprendre », a affirmé le pape.
Vivre avec le Christ, a poursuivi Benoît XVI, « signifie être prêts à renoncer à tout ce qui constitue la négation de son amour » et à « demeurer fermes dans la foi ». Développant le thème de sa visite en Pologne, tiré de la première Epître aux Corinthiens (1 Cor 16, 13) le Saint-Père a invité les fidèles à transmettre l’héritage reçu par les générations passées, ainsi que « l’héritage de la pensée et du service de ce grand Polonais que fut le pape Jean-Paul II ».
Le 26 mai en fin d’après-midi,
Benoît XVI s’est rendu au sanctuaire marial de Czestochowa pour y prier et rencontrer les religieux, religieuses, séminaristes et les représentants des mouvements de vie consacrée.
Après s’être recueilli dans la chapelle du couvent des pères pauliniens devant l’icône de la Vierge noire, le pape a présidé un temps d’adoration eucharistique sur le sanctuaire en présence de plus de 300.000 fidèles. Au terme de l’adoration, le pape s’est adressé aux fidèles, avant le chant des litanies de la Vierge, en ces termes : « La sagesse évangélique, doit être portée de façon mature, non infantile et non agressive dans le monde de la culture et du travail, dans le monde des médias et de la politique, dans le monde de la vie familiale et de la vie sociale ». Cette sagesse de l’Evangile doit être « lue dans les œuvres des grands saints et vérifiée dans sa propre vie ».
« Nous devons prendre soin, avec engagement, du développement de notre foi, afin que celle-ci pénètre réellement toutes nos attitudes, nos pensées, nos actions et nos intentions », a expliqué Benoît XVI. En effet, « la foi a une place, non seulement dans les états d’âme et les expériences religieuses, mais avant tout en pensées et en actes, dans le travail quotidien, dans la lutte contre soi-même, dans la vie communautaire et dans l’apostolat, car elle permet que notre vie soit pénétrée par la puissance de Dieu lui-même ».
Aux nouveaux mouvements ecclésiaux le Saint-Père a déclaré : « Mon souhait est que vous puissiez être toujours plus nombreux, pour servir la cause du royaume de Dieu dans le monde aujourd’hui ». « Formez vos esprits et vos cœurs avec les œuvres des grands maîtres et des témoins de la foi, vous souvenant que les écoles de spiritualité ne doivent pas être un trésor enfermé dans les couvents et les bibliothèques ».
Samedi 27 mai.
Arrivé à Cracovie, Benoît XVI s’est rendu sur la prairie de Blonia vers 17h30, pour y rencontrer près d’un million de jeunes. Il fut accueilli par le cardinal Stanislaw Dziwisz, archevêque de Cracovie : « Très Saint-Père, les jeunes de toute la Pologne te saluent ». Ils sont venus « avec des pierres sur lesquelles ils ont écrit leur nom ». Après des lectures et des témoignages de jeunes, le pape a prononcé son discours dont il a lu le début et la fin en polonais.
Après avoir rappelé les paroles de saint Pierre - le Christ est « une pierre vive rejetée par les hommes » -, Benoît XVI a affirmé que le « refus de Jésus par les hommes (…) s’est poursuivi dans l’histoire de l’humanité jusqu’à notre époque ». « Il ne faut pas une grande subtilité d’esprit pour voir les nombreuses manifestations du rejet de Jésus, également là où Dieu nous a permis de grandir », a expliqué le pape. Aussi a-t-il incité les jeunes à construire leur vie sur « le roc » qu’est le Christ et à ne pas renoncer devant « les contrariétés ».
« Souvent Jésus est ignoré, moqué et proclamé roi du temps passé, mais surtout pas du temps présent. Le Christ est relégué dans le placard des questions et des personnes dont on ne doit pas parler à voix haute et en public ». « N’ayez pas peur de vous appuyer sur le Christ », a lancé Benoît XVI aux jeunes. « N’ayez pas peur de construire votre vie dans l’Eglise et avec l’Eglise » car il n’ y a qu’« un seul roc sur lequel cela vaut la peine de construire sa maison ».
« Chers jeunes amis, la peur de l’insuccès peut certaines fois freiner jusqu’aux rêves les plus beaux » ; à vous je demande d’être les « témoins de l’espérance, l’espérance de ceux qui ne craignent pas de construire la maison de leur propre vie, car ils savent qu’ils peuvent compter sur la fondation qui ne s’écroulera jamais : Jésus-Christ Notre-Seigneur » a déclaré Benoît XVI.
Dimanche 28 mai.
Arrivé dans la papamobile vers 9 h sur la prairie de Blonia, Benoît XVI a célébré la messe en présence de 2000 prêtres polonais, 150 évêques et de nombreux cardinaux devant plus d’un million de fidèles.
« Je vous prie (…), a demandé Benoît XVI, de partager avec les autres peuples d’Europe et du monde le trésor de la foi, y compris en mémoire de votre compatriote qui, comme successeur de saint Pierre, l’a fait avec une force et une efficacité extraordinaires ». Puis le pape a exhorté les fidèles à « témoigner avec courage de l’Evangile devant le monde d’aujourd’hui, en portant l’espérance aux pauvres, aux malades, à ceux qui sont abandonnés, qui sont désespérés, à ceux qui ont soif de liberté, de vérité et de paix ». Les chrétiens sont appelés, a-t-il précisé, « à fixer le ciel, à orienter l’attention, la pensée et le cœur vers le mystère indicible de Dieu ».
A l’issue de la messe, Benoît XVI s’est adressé aux jeunes : « Hier, vous m’avez offert en cadeau le livre des déclarations ‘Je n’en prends pas, je suis libre de la drogue’ ». « Je vous le demande comme un père: soyez fidèles à cette parole », leur a-t-il enjoint, car « il s’agit de votre vie et de votre liberté ». « Ne tombez pas sous le joug des illusions de ce monde », a conclu le Saint-Père.
Dimanche en fin d’après-midi,
Benoît XVI s’est rendu aux camps de concentration d’Auschwitz et de Birkenau pour la dernière étape de son voyage. Après s’être recueilli dans la cellule où mourut saint Maximilien Kolbe, le pape a prononcé un discours en italien.
Benoît XVI a confié que « prendre la parole dans ce lieu d’horreur, d’accumulation de crimes contre Dieu et contre l’homme sans pareils dans l’histoire » était « presque impossible », et que c’était « particulièrement difficile et insupportable pour un chrétien, pour un pape qui vient d’Allemagne ». « Dans un tel lieu, les mots viennent peu et, au fond, il peut seulement rester un silence sidéré – un silence qui est un cri intérieur vers Dieu: Pourquoi, Seigneur, es-tu resté silencieux? Comment as-tu toléré tout cela ? », s’est exclamé le pape.
Le silence qu’impose « la foule innombrable de ceux qui ont souffert et ont été mis à mort (…) devient toutefois ensuite une demande de pardon et de réconciliation à haute voix, un cri vers le Dieu vivant de ne plus jamais permettre une chose pareille », a poursuivi le souverain pontife. Se tournant vers Dieu : « Réveille-toi ! n’oublie pas l’homme, ta créature », s’est exclamé le Saint-Père. Et d’ajouter, ces camps sont des lieux « de la mémoire et, dans le même temps, de la Shoah ».
Le pape a déclaré que par ce voyage il souhaitait la grâce de la réconciliation, également « pour tous ceux qui, en cette heure de l’histoire, souffrent d’une façon nouvelle sous le pouvoir de la haine et sous la violence fomentée par la haine ».
Le pape, se référant aux 22 stèles des victimes, a rappelé que « les potentats du IIIe Reich voulaient écraser le peuple juif dans sa totalité, l’éliminer de la liste des peuples de la terre » et qu’avec l’anéantissement de ce peuple, ils entendaient tuer le Dieu d’Abraham. « Avec la destruction d’Israël, en définitive, ils voulaient aussi arracher la racine sur laquelle se fonde la foi chrétienne, la remplaçant définitivement par la foi (…) en la domination de l’homme ».
La stèle allemande fut l’occasion pour Benoît XVI de citer Edith Stein (1891-1942), sainte Thérèse Bénédicte de la Croix, juive allemande convertie au christianisme. « Comme chrétienne et juive, elle accepta de mourir ensemble avec son peuple et pour lui ». Nous remercions les Allemands qui furent déportés à Auschwitz-Birkenau « comme témoins de la vérité et du bien ». « Nous remercions ces personnes, parce qu’elles ne se sont pas soumises au pouvoir du mal », a poursuivi le pape.
Réactions au discours du pape prononcé dans les camps de concentration
En Italie, au lendemain du 28 mai, la visite du pape à Auschwitz et à Birkenau a fait la Une de la presse. La plupart des quotidiens ont titré en citant le pape : « Où était Dieu pendant ces jours-là ? », « Auschwitz : pourquoi Dieu s’est-il tu ? », « Le pape à propos des Allemands, "utilisés et abusés par un groupe de criminels" » avec Benoît XVI en photo devant l’entrée du camp, où figure l’inscription "Arbeit macht Frei" (le travail rend libre).
Le Corriere della Sera a interrogé Claudio Morpurgo, président de l’Union des communautés juives italiennes, qui a fait part de sa « perplexité». « Il y a un passage intéressant sur le silence de Dieu (…) mais le problème n’est pas tant de se demander où était Dieu, mais où étaient les hommes ». Egalement Giuseppe Laras, président de l’Assemblée rabbinique italienne : « Si le pape fait d’Auschwitz un problème théologique, on risque de détourner l’attention de ce qui est arrivé : le problème, ce sont les hommes, leurs responsabilités ».
A Il Giornale, le grand rabbin de Rome, Riccardo Di Segni, a répondu que « le fait que le souverain pontife ait parlé de la Shoah (…) est évidemment un fait très important. ’Shoah’ est un terme qui veut dire ‘tempête qui emporte tout’, très différent du terme Holocauste qui signifie en revanche ‘sacrifice’ et qui a donc une signification partiale ». « C’était un grand discours au début et à la fin, mais problématique dans le contenu », a-t-il précisé. « Je ne suis pas du tout convaincu par l’interprétation proposée sur la responsabilité du peuple allemand, comme s’il avait été lui-même victime et n’avait pas fait partie des persécuteurs ».
Marco Politi, journaliste du quotidien La Repubblica, a rappelé que « Benoît XVI s’est rendu à Auschwitz et Birkenau comme fils du peuple allemand » et a confessé « ouvertement en sentir tout le poids ». Néanmoins, selon le journaliste, « certains mots du pape à Auschwitz ouvrent des interrogations ». Car, « le pape ne parle jamais d’antisémitisme, (…) peut-on l’oublier ? Jusqu’à quel point le pape peut-il mettre entre parenthèses l’antijudaïsme chrétien qui a nourri la haine anti-juive aboutissant à la ‘solution finale’ ? ». « La description du peuple allemand comme manipulé par une bande de criminels pose également problème » a-t-il poursuivi. En effet, « qu’on le veuille ou non, cela finira par être lu comme une forme de déresponsabilisation » a expliqué Marco Politi.
A la question « le pape a-t-il été trop compréhensif envers le peuple allemand de l’époque ? », Il Messaggero a répondu que le sujet était « trop complexe pour un pèlerinage de prière ». Le pape, selon le quotidien, a tenu « un discours aux accents dramatiques, à la manière des prophètes et des psalmistes ».
La Stampa a affirmé que le pape avait terminé son discours quelques heures avant d’être prononcé, en précisant que le passage sur « le lieu de la mémoire, qui est en même temps le lieu de la Shoah » avait été ajouté après l’impression du texte.
« Les mots du pape peuvent décevoir, a déclaré L’Unità, il parle de la Shoah, de l’extermination des juifs, de la solution finale, (…) mais c’est seulement un des nombreux points de son discours ». Benoît XVI « est tourné vers le présent », a commenté le quotidien communiste, et vers « ‘tous ceux qui souffrent d’une manière nouvelle sous le pouvoir de la haine et de la violence’ ».
Aux Etats-Unis, le New York Times du 29 mai a rapporté les propos du rabbin David Rosen, un des responsables de l’American Jewish Committee : « Les relations entre juifs et catholiques ne sont plus fondées sur une vision du passé ».