Quand la piété populaire prépare à la liturgie
“Les années 1963-1973 ont vu l’émergence d’un mouvement qui avait pour but de frapper du sceau de l’ostracisme tout ce que l’on trouvait sous l’intitulé de pieux exercices, de dévotions, religiosité et piété populaires (...). Le renouveau liturgique et la publication de livres liturgiques officiels qui codifiaient les nouveaux rites et les nouveaux textes paraissaient marginaliser les "pratiques de piété" de bien des fidèles. Il en allait de même des efforts déployés afin de préparer le Peuple de Dieu, prêtres et fidèles, à recevoir, approfondir et adapter leur vie aux déclarations du concile Vatican II (...). Afin de donner toute son importance à la réforme liturgique, et pour s’opposer aux "pia exercitia", les liturgistes soulignèrent souvent, et avec insistance, la supériorité de la liturgie et méprisèrent les fameuses "pratiques pieuses"”.1 Le cardinal Noè se souvient encore que l’on proposa de revenir à une certaine tendance "panliturgique" déjà présente dans les années 40, dont le souffle exclusif monopolisait les expressions du christianisme authentique. C’est ce qui avait mené Pie XII, dans son Encyclique Mediator Dei, à qualifier de "quelque peu pernicieux et totalement erroné le fait de vouloir réformer tous ces exercices pieux en les réduisant à de simples schémas et formes liturgiques".2 Il n’en avait pas pour autant cessé de soutenir, par son magistère, "le mouvement de réforme liturgique", sain et prophétique selon lui. Mais au-delà de ce que préconisait le Concile, c’est une véritable vague de méfiance et de suspicion, de doute et de mépris, voire d’abandon pastoral et de démantèlements hâtifs et confus qui se déchaîna contre la piété populaire. Voici ce qui se passa par exemple en Amérique latine : "Pendant toute la première période (post-conciliaire), la "religiosité populaire" connut, au sein de l’Église catholique, notamment chez les prêtres et les intellectuels, les moments les plus difficiles de toute son histoire. C’est au cours de cette période que la religiosité populaire fut méprisée, connut des vexations, fut considérée tout au plus comme un pis-aller en voie d’extinction, vestige magique et fétichiste qu’il fallait au mieux purifier, au pire supporter avec condescendance mais temporairement. La période fut pourtant féconde dans bien des domaines, c’est là l’un de ses paradoxes les plus extraordinaires, l’une de ses apparentes et plus profondes contradictions. En effet, l’ecclésiologie de l’Église comme Peuple de Dieu était à son apogée. La liturgie était traduite dans toutes les langues, les prêtres officiaient face aux fidèles, on prônait la participation, mais on persécutait comme jamais les différentes formes de piété populaire".3
De nombreux hasards historiques participèrent de cet état de fait. Les influences de la théologie protestante de la sécularisation – avec son opposition foi/religion – se mêlèrent à l’apogée, voire l’hégémonie culturelle, du marxisme et son "opium du peuple". Entra également en compte la diffusion des sociologies fonctionnalistes de la "modernisation" et leur opposition schématique et conventionnelle entre ce qui était sacré, traditionnel, rural et pré-moderne d’un côté, et ce qui était laïque, urbain, rationnel et moderne de l’autre, le tout en provenance des États-Unis... Ce n’est pas un hasard si la fin des années 60 vit le processus de sécularisation faire un saut qualitatif et quantitatif vers une déchristianisation inédite. Ces interprétations mondaines, réductrices et assimilatrices ne pouvaient ni ne peuvent supporter que la piété populaire (phénomène public, manifestation de la raison métaphysique et sapientiale illuminée par la grâce) mette en doute les certitudes du monde laïque, ni leur rationalisme idéologique, technocratique et libéral. Soulignons que ce phénomène eut lieu en même temps que se fit jour une grave crise "d’identité" chez les prêtres, voire chez les chrétiens eux-mêmes, qui émut profondément l’Église.
Quelles en furent les conséquences ? Tout d’abord, et de façon paradoxale, cette situation critique permit de secouer de nombreuses formes de piété populaire empêtrées dans un certain immobilisme séculaire. Ce n’est pas en vain si Sa Sainteté Paul VI en parle avec beaucoup de délicatesse dans son Exhortation apostolique Marialis cultus. On y lit que "les formes d’expression de cette piété, sujettes à l’usure des siècles, ont grandement besoin d’être rénovées pour que soient remplacées leurs éléments caducs, mis en valeur ceux qui ont passé l’épreuve du temps et que l’on y incorpore les données doctrinales acquises par la réflexion théologique et proposées par le Magistère ecclésiastique".4 Puis un vide catastrophique apparut : "les dévotions qui soutenaient et donnaient du relief à la vie chrétienne, avec son rythme quotidien, hebdomadaire ou saisonnier, ne furent pas remplacées dans la vie liturgique". Ce phénomène pouvait être englobé dans un risque plus général : le fait "que les quartiers, les hameaux et les villages soient désertés, se retrouvent privés d’histoire, de culture, de religion, de langage et d’identité. Les conséquences en seraient alors dramatiques".5 Malheureusement, nombreux furent ceux qui profitèrent de ce vide pour se rapprocher des formes dégénérées de religiosité populaire ou des "sectes".
(…)
Nous savons que l’histoire ecclésiale connut des moments de séparation et de confusion. En effet, il fut un temps où les prêtres célébraient le sacrement de l’Eucharistie depuis le choeur, isolés de la nef et des fidèles, et dans une langue (le latin) incompréhensible pour la majorité d’entre eux. Il n’est pas étonnant que cet éloignement pratique de la Parole de Dieu ait conduit le peuple chrétien à réciter d’autres prières ou à faire ses "dévotions" pendant la Messe et les autres offices. Soyons clairs : un tel "mélange des genres" n’est plus de mise dans notre pays et serait même source de confusion s’il existait encore. Mais cette séparation n’explique pas tout. Il faut également avoir recours à une délicate harmonisation afin que les exercices du culte, dans toute leur diversité, se développent par rapport à l’année et aux temps liturgiques ainsi qu’à l’esprit de la liturgie. Ils doivent préparer et conduire à la liturgie tout en procédant de cette dernière autant que faire se peut. Voilà donc le travail sagement entrepris dans l’élaboration des "Orientations" qui accompagnent le Guide. "Une véritable pastorale liturgique saura s’appuyer sur les richesses de la piété populaire, les purifier et les orienter vers la liturgie comme offrande des peuples".6”