Québec : Un débat sur la laïcité
Selon un sondage SOM–Le Soleil–La Presse, près de 65 % des Québécois estiment qu’un trop grand nombre d’"accommodements raisonnables" ont été accordés jusqu’à maintenant. Certaines pratiques, comme le vote à visage voilé, le port du kirpan à l’école (arme symbolique s’apparentant à un poignard) portée par les Sikhs, ou la demande de juifs hassidiques de ne pas être examinés par une femme lors du test de conduite de la Société d’assurance automobile du Québec, - sont condamnées par la quasi-totalité des sondés.
D’après Gilles Therrien, président de l’institut de sondage SOM, pour les Québécois, « la laïcité est très importante, tout comme l’égalité homme-femme ». Ainsi c’est au nom de la laïcité qu’ils s’opposent au port d’un turban sikh au lieu du casque de sécurité au Port de Montréal, au port d’un turban sikh par un policier de la Gendarmerie royale du Canada, mais aussi aux arbres de Noël placés devant les mairies du Québec, et à l’utilisation publique du souhait « Joyeux Noël ». Toujours au nom de la laïcité, des polémiques ont été lancées contre la présence du crucifix à l’Assemblée nationale du Québec ou de croix dans l’espace public.
En vertu de ces accommodements raisonnables qui doivent combattre la discrimination religieuse, Marion Boyd, ancien procureur général de l’Ontario, avait souhaité en 2004 que les musulmans du Canada puissent avoir le droit d’utiliser la charia – le droit islamique - dans le cadre du droit familial. Le projet fut abandonné suite à une vive controverse. L’unique députée musulmane du Québec, Fatima Houda-Pépin, s’ y était opposée, estimant que la charia serait inacceptable pour les femmes musulmanes du Canada.
Le cardinal Ouellet devant la Commission Bouchard-Taylor
Depuis août dernier, une commission présidée par Gérard Bouchard, sociologue et historien, et Charles Taylor, philosophe, s’efforce de dresser un tableau des pratiques d’accommodement, d’analyser le malaise actuel, ses causes, ses enjeux (inter-culturalisme, immigration, place de la religion dans l’espace public, identité québécoise), pour tenter de trouver des solutions. A ce titre, la commission a reçu, le 29 octobre, le cardinal Marc Ouellet, archevêque de Québec, qui a présenté un mémoire intitulé « Accommodements raisonnables et liberté religieuse au Québec ».
Selon le prélat, le « véritable malaise identitaire » du Québec, n’est pas lié à la place de la religion dans la vie publique, ni à l’intégration des immigrants et à leurs demandes d’accommodements, mais « au vide spirituel qui mine la culture québécoise et engendre l’insécurité ». Il demande à la majorité catholique de « se réveiller », estimant que retrouver la foi serait « une grande partie de la solution aux tensions qui existent », et que « les Québécois accueilleraient et accepteraient mieux les immigrants s’ils faisaient un retour à la religion catholique, qui prône le partage et la tolérance ».
Le primat du Canada, estime que ce vide spirituel est responsable au Québec du désarroi des jeunes, du faible taux de natalité, de la chute des mariages et du nombre effarant d’avortements et de suicides, nuisant ainsi à la santé publique. Le Québec est « mûr » pour une nouvelle « évangélisation en profondeur », affirme-t-il. « Notre société a besoin d’un mouvement de conversion à ses valeurs spirituelles profondes et d’une nouvelle alliance entre sa foi devenue dormante ou passive et la culture commune en émergence qui cherche ses racines. »
Le cardinal Ouellet relève que les demandes d’accommodements pour motifs religieux sont minimes, ce qui montre bien, de son point de vue, que la raison des tensions actuelles est ailleurs : « Qu’on ne fasse donc pas porter la responsabilité d’une crise profonde de la société québécoise à ceux et à celles qui sont venus y chercher un refuge ou une terre d’accueil ou à leur religion qu’on juge envahissante ». « Les réfugiés et les immigrants nous apportent souvent la richesse de leur témoignage et de leurs valeurs culturelles qui s’ajoutent aux valeurs communes de la société québécoise » précise-t-il. « L’accueil, le partage et la solidarité doivent demeurer des attitudes de base à leur égard et à l’égard de leurs besoins humains et religieux ».
En fait, pour le cardinal Ouellet, le vrai problème de fond est l’apparition au Québec d’une « rhétorique anticatholique farcie de clichés » qui se retrouve souvent dans les médias, et qui favorise « une véritable culture du mépris et de la honte à l’égard de notre héritage religieux ».
« La présence du crucifix à l’Assemblée nationale, à l’Hôtel de Ville, à la croisée des chemins, n’est pas le signe d’une quelconque religion d’Etat » et l’enlever équivaudrait à « une rupture culturelle » et un « déni » de l’histoire du pays, « fondée sur les valeurs du christianisme ».
Pour l’archevêque canadien, il est impératif que les Québécois « réapprennent le respect de toutes les religions », sans céder « à la pression des intégristes laïques qui réclament l’exclusion de la religion de l’espace public ». Il a par ailleurs fustigé la loi 95, qui remplacera dès septembre prochain, les cours de religion catholique à l’école par des cours d’éthique et de culture religieuse, où l’enfant apprendra les croyances et rites de plusieurs religions. « La réforme qu’impose la loi 95 soumet les religions au contrôle et aux intérêts de l’État, tout en mettant fin aux libertés religieuses acquises depuis des générations », a-t-il conclu.
The Gazette du 30 octobre précise que le cardinal Ouellet a ajouté : « Nous avons perdu le contact avec la prédication régulière de l’Evangile le dimanche, vous savez… le rassemblement autour de l’eucharistie qui était la clé de l’identité du peuple québécois. A partir du moment où vous vous éloignez de cette source de grâces et de bénédictions, vous allez finir par vous trouver confrontés aux conséquences sociales. »
La liberté religieuse au service de la vérité ?
Malgré un certain courage, le discours du cardinal Ouellet n’en demeure pas moins paradoxal. Il s’agit pour lui de défendre la place du catholicisme dans la société québécoise au nom de la liberté religieuse, il faut « réapprendre le respect de toutes les religions » sans pour autant « céder à la pression des intégristes laïques qui réclament l’exclusion de la religion de l’espace public », - la religion quelle qu’elle soit, indépendamment de son contenu dogmatique. Et Pierre Foglia, dans La Presse du 1er novembre, a beau de jeu de répondre, non sans une certaine mauvaise foi : « La laïcité n’a jamais eu pour but d’ignorer "le fait religieux". Depuis le début de l’autre siècle, la laïcité n’a pas empêché des millions de chrétiens de vivre leur foi, n’a jamais porté atteinte à leur liberté de conscience. Un pape comme Jean-Paul II, foncièrement attaché aux droits de l’homme, reconnaissait la laïcité comme légitime. »
Le paradoxe, latent chez le cardinal Ouellet, se manifeste clairement sous la plume d’un autre prélat consulté par la Commission Bouchard-Taylor, Mgr Martin Veillette, évêque de Trois-Rivières, qui plaide pour le rôle social du catholicisme à la fois au nom du principe de séparation de l’Eglise et de l’Etat et au nom de la liberté religieuse : « Je m’en tiendrai à deux aspects(…) : la séparation de l’État et de la religion et le droit de chaque citoyen de manifester sa religion, sa vision du monde ».
Sur le premier point, il affirme : « Que l’Église et l’État soient séparés, c’est très bien comme ça. ‘Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu,’[1] dit Jésus aux pharisiens qui cherchent à le coincer. La société québécoise a longtemps souffert d’un ‘mariage parfois serré’ entre la religion et les gouvernements. Et ce n’est pas propre à notre province! Partout dans le monde, quand l’État et le religieux ‘s’accommodent’ de près, des dérives se font ressentir et les populations en subissent les conséquences.
« Je reconnais les erreurs historiques et j’encourage, dans la ligne de l’Évangile, une vision où l’État et la religion sont autonomes, chacun dans sa sphère. (…) Dans cette même ligne, je suis d’accord que l’État ne doit pas s’identifier à une religion ou à une vision du monde. La Commission le souligne et cette neutralité est en fait une suite logique de l’agir indépendant de l’État et de la religion. L’État doit représenter tous ses citoyens et les traiter équitablement. Le message évangélique est dans la même mouvance puisqu’il s’adresse à toutes les nations et à toutes les cultures. »
Mais pour que cette séparation de l’Eglise et de l’Etat n’aille pas jusqu’à une laïcité qui confinerait le religieux dans le domaine privé exclusivement, sans aucune influence sur la vie en société, Mgr Veillette a recours à la notion de « laïcité ouverte », c’est-à-dire une laïcité modérée par la liberté d’expression religieuse.
« Je mets de l’avant[2] une laïcité ouverte puisque ‘les religions traditionnelles, essentiellement le christianisme, ne constituent plus une menace pour la neutralité de nos institutions mais au contraire un appui pour y insuffler un surplus de valeurs’[3] Comme l’écrit Jacques Grand’Maison : ‘Les avancées de l’État de droit et du pluralisme permettent à tous les groupes, y compris religieux, de coexister dans l’espace public’.[4]
« Je mets de l’avant une laïcité ouverte puisque je crois que la société a besoin du contenu et de la forme de ses héritages spirituels pour l’édification d’une société plus juste. Une laïcité intégrale soutient qu’aucune référence religieuse ne doit entrer en ligne de compte dans l’établissement d’une éthique civique. Bon nombre de chrétiens réclament justement le contraire. Des croyants et des non croyants attendent les chrétiens au cœur des enjeux sociaux, politiques et culturels actuels.
« Le Christ nous appelle à ‘nous aimer les uns les autres’, bien sûr. Mais il l’a dit et l’a actualisé de toutes sortes de manières. Il a tracé tout au long de sa mission sur terre des sentiers de prophétisme. Il a dénoncé les pouvoirs avilissants, y compris les pouvoirs religieux, il a donné sa préférence aux mendiants plutôt qu’aux nantis, il a érigé la dignité de la personne humaine au premier plan, il a questionné les choses établies, les institutions désincarnées, ainsi de suite.
« Je me permets de citer Fernand Dumont : ’Les chrétiens ne sont sans doute pas les seuls à souhaiter que l’Église reprenne racine dans notre sol, (…) qu’elle retrouve une présence dans les enjeux de ce pays. Après une phase bienfaisante de repli, il serait scandaleux que la communauté chrétienne accepte de vivre dans une situation de ghetto, dans une paisible coexistence avec le pouvoir.’[5]
« Je mets de l’avant une laïcité ouverte et je souhaite que nous soyons nombreux, au cours des travaux de cette Commission, à refuser que la religion catholique soit reléguée dans la sphère du privé. Je ne suis pas nostalgique de la société ‘ecclésiale’ d’avant 1960 et je ne veux surtout pas la rétablir. La montée de la laïcité fut salutaire pour la société et pour la religion catholique elle-même. Une épuration. Un appel qui nous a été lancé, à nous les catholiques, à retrouver les racines profondes de notre foi, à nous rapprocher de l’humilité des évangiles et à continuer d’œuvrer pour un monde meilleur et plus juste dans une économie de moyens mais animés du même souffle ».
En Bolivie aussi
Ainsi ce n’est pas au nom du droit de la vérité à être enseignée, mais au nom de celui de la liberté d’expression de toutes les opinions religieuses qu’est réclamé pour le catholicisme le droit à intervenir dans le débat public.
La même attitude est adoptée par les évêque boliviens qui viennent de demander que soit retiré dans la Constitution de leur pays un statut « privilégié » pour le catholicisme. En effet, l’archevêque de La Paz, Mgr Abastoflor a déclaré, le 30 juin 2007, que la position de l’Eglise sur le troisième article de la Constitution de l’Etat bolivien[6] avait été donnée dans le dernier Message au Peuple de Dieu de l’Assemblée de la Conférence épiscopale de Bolivie[7] :
« Nous avons exprimé la volonté que cet article puisse être changé dans sa rédaction, parce qu’il donne l’impression que l’Eglise était privilégiée par rapport aux autres confessions religieuses ou croyances qu’il y a dans le pays. » Néanmoins l’archevêque de La Paz a rappelé qu’il était très important de prendre en compte la réalité sociale, historique et sociologique de l’Eglise en Bolivie dont la population est à 80% catholique. Autrement dit pour des raisons statistiques et non plus dogmatiques, le catholicisme doit avoir part au débat public en Bolivie. Mais les statistiques démographiques du catholicisme peuvent évoluer… à la baisse devant la montée des sectes, quelle sera alors la place concédée à l’Eglise catholique en Bolivie ?
Face à cette négation des droits de la vérité révélée au nom de la liberté religieuse, il est utile de reprendre la doctrine traditionnelle de l’Eglise, telle qu’elle a été rappelée dans un ouvrage récent : « En reconnaissant le principe de la liberté religieuse, l’Eglise (depuis Vatican II) s’est ralliée à la laïcité. Proclamant l’incompétence de l’Etat en matière religieuse, elle a légitimé une séparation que saint Pie X, après, Pie IX, avait condamnée parce qu’elle avait pour corollaire la renonciation de l’Eglise à sa prétention de donner des règles à la société.
« Dans la doctrine traditionnelle, telle qu’on l’enseignait jusqu’au concile, celle que saint Thomas d’Aquin a théorisée, il n’y avait certes pas de confusion du spirituel et du temporel, il y avait collaboration. Parce que le temporel devait être dans une situation de sujétion pour ce qui touche au spirituel (ce qu’on appelle les matières mixtes, celles qui ont des implications religieuses ou morales), même s’il jouissait de l’autonomie dans son domaine.
« En proclamant que la liberté de choisir et pratiquer au for externe sa religion était un droit imprescriptible de la personne humaine, parce qu’il était lié à la dignité ontologique de l’homme, la déclaration conciliaire a bouleversé le rapport de l’Eglise avec le monde. Substituant la personne à la vérité divine comme sujet d’un droit garanti de toute contrainte, elle a lié les mains de l’Eglise en privant, par avance, ses interventions dans la sphère sociale de toute autorité.» (Michel De Jaeghere, Enquête sur la christianophobie, Editions Renaissance Catholique, pp. 203-204) - (sources : Zenit/Apic/ The Gazette/ La Presse/sources privées)
[1] Mathieu, ch. 22, v. 21.
[2] En Québécois dans le texte, de l’avant = en avant.
[3] Assemblée des évêques du Québec, « Les accommodements raisonnables », document synthèse présenté lors de la réunion plénière tenue du 11 au 14 septembre 2007, à Trois-Rivières.
[4] Jacques Grand’Maison, « Pour un nouvel humanisme », Fides, 2007.
[5] Fernand Dumont, « Raisons communes », Boréal, Collection papiers collés, 1995., pp. 223-224.
[6] « L’Etat reconnaît et soutient la religion catholique, apostolique et romaine. Elle garantit l’exercice public de tout autre culte. Les relations avec l’Eglise catholique se régiront selon les concordats et accords entre l’Etat Bolivien et le Saint-Siège », art. 3 de la Constitution.
[7]« La liberté religieuse et les autres droits : nous voulons souligner, en premier lieu, le droit à la liberté religieuse qui inclut la liberté de conscience. (…) La nouvelle constitution doit être fondée sur les principes, valeurs et droits que nous avons indiqués. » Message Cristo resucitado, esperanza nuestra, 24 avril 2007 (cf. www.iglesia.org.bo/sitio/informaciones/pag_noticia.php?id=333)