Rencontre du pape avec les représentants de la communauté juive
« C’est avec plaisir que je vous reçois ce soir, chers amis. Il est heureux que notre rencontre se place à la veille de la célébration hebdomadaire du shabbat, ce jour qui, depuis des temps immémoriaux, tient une place si importante dans la vie religieuse et culturelle du peuple d’Israël. Tout juif pieux sanctifie le shabbat en lisant les Écritures et en récitant les Psaumes. Chers amis, vous le savez, la prière de Jésus aussi était nourrie par les Psaumes. Il se rendait régulièrement au Temple et à la synagogue. Il y a même pris la parole un shabbat. Il y a souligné avec quelle bonté Dieu l’Eternel prend soin de l’homme, jusque dans l’organisation du temps. Le Talmud Yoma (85b) ne dit-il pas : « Le shabbat vous est donné, mais vous n’êtes pas donnés au shabbat » ? Le Christ a appelé le peuple de l’Alliance à toujours reconnaître la grandeur inouïe et l’amour du Créateur de tous les hommes. Chers amis, à cause de ce qui nous unit et à cause de ce qui nous sépare, nous avons une fraternité à fortifier et à vivre. Et nous savons que les liens de fraternité sont une invitation continuelle à se connaître mieux et à se respecter.
« Par sa nature même, l’Église catholique désire respecter l’Alliance conclue par le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Elle s’inscrit, elle aussi, dans l’Alliance éternelle du Tout Puissant dont les desseins sont sans repentance, et elle respecte les fils de la Promesse, les fils de l’Alliance, ses frères aimés dans la foi. Elle redit avec force par ma voix les paroles du grand Pape Pie XI, mon vénéré prédécesseur : « Spirituellement, nous sommes des sémites » (Allocution à des pèlerins belges, 6. 09. 1938). Ainsi, l’Église s’élève contre toute forme d’antisémitisme dont aucune justification théologique, n’est recevable. Le théologien Henri de Lubac, dans une heure « des ténèbres » comme disait le Pape Pie XII (Summi Pontificatus, 20.10.1939), a compris qu’être antisémite était aussi être antichrétien (cf. Un nouveau front religieux, publié en 1942 dans : Israël et la Foi Chrétienne, p. 136). Une fois encore, je tiens à rendre un profond hommage à ceux qui sont morts injustement et à ceux qui ont œuvré pour que les noms des victimes restent en mémoire. Dieu n’oublie pas !
« Je ne peux omettre, en une occasion comme celle-ci, de mentionner le rôle éminent joué par les Juifs de France pour l’édification de la Nation tout entière, et leur prestigieuse contribution à son patrimoine spirituel. Ils ont donné – et continuent de donner – de grandes figures politiques, intellectuelles et artistiques. Je forme des vœux respectueux et affectueux à l’adresse de chacun d’entre eux, et j’appelle avec ferveur sur toutes vos familles et sur toutes vos communautés une Bénédiction particulière du Maître des temps et de l’Histoire. Shabbat shalom ! » (texte intégral).
La citation du Talmud, dans la bouche du pape, inspire au Père David Mark Neuhaus, s.j., secrétaire général du Vicariat catholique de langue hébraïque en Israël, cette réflexion œcuménique : « N’est-ce pas une habile révolution opérée par le Saint Père qui non seulement salue chaleureusement la communauté juive à Paris, mais qui cite également leur Talmud ? N’est-ce pas également significatif qu’il fasse une citation extraite de l’enseignement talmudique qui trouve un écho dans l’enseignement de Jésus de Nazareth ? ». Pour faire mieux saisir cette « habile révolution » le père jésuite avait préalablement rappelé qu’en 1239 le pape Grégoire IX avait ordonné aux souverains d’Europe de confisquer les exemplaires du Talmud que possédaient les communautés juives dans leurs royaumes respectifs, car le Talmud contient des blasphèmes contre le catholicisme et constitue un obstacle à la conversion des juifs. C’est ainsi, entre autres, que saint Louis en ordonna la confiscation en 1247 et 1248. (source : Zenit)
Commentaire : Malgré des références à Pie XI et à Pie XII, l’allocution de Benoît XVI est dans la droite ligne des principes qui, depuis Vatican II, régissent le dialogue des autorités romaines avec le judaïsme. On se souvient des déclarations du cardinal Walter Kasper, dans L’Osservatore Romano du 10 avril 2008, selon lesquelles l’Eglise ne veut pas convertir les Juifs et appelle au dialogue « sincère » et au « respect réciproque » entre les deux religions, conformément au document conciliaire Nostra Aetate.
« L’Eglise catholique, à la différence de certains cercles évangéliques, n’a pas une mission organisée et institutionnalisée envers les Juifs », soulignait-il en ajoutant : « Si aujourd’hui, nous nous engageons pour un respect réciproque, celui-ci ne peut être fondé » que par une reconnaissance réciproque de « notre diversité ». Et le cardinal d’expliquer que l’oraison pro Judaeis, récemment modifiée dans le Missel de 1962, n’était pas un appel lancé à l’Eglise pour remplir une action missionnaire envers les Juifs, mais « l’expression d’une espérance, une intercession envoyée à Dieu » pour « que son règne vienne, dans lequel tout Israël sera sauvé et la paix eschatologique touchera le monde ».
Déjà le 7 février, au micro de Radio Vatican, le prélat allemand expliquait que la mission ne s’adresse qu’aux païens, ad gentes, et pas aux Juifs, ad Judeos. En clair, la conversion est pour les païens, et les Juifs ne sont pas concernés. Autrefois, on priait pour leur conversion, maintenant on demande simplement qu’à la fin des temps, lorsque toutes les nations auront été rassemblées, Israël se retrouve sauvé. C’est une prière eschatologique qui se réalisera de toute façon puisque l’Ecriture Sainte nous annonce qu’à la fin des temps les Juifs se convertiront. Mais on ne demande plus la conversion des Juifs d’aujourd’hui.
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Le pape lui-même est convaincu de la pérennité de l’alliance entre Dieu et le peuple juif, encore aujourd’hui, même en dehors de la foi en Jésus-Christ, le Sauveur promis. Cette conviction est ancienne chez lui, elle remonte à ses années de séminaire où il prit conscience, a-t-il écrit, « que l’interprétation juive [de l’Ecriture] "après Jésus-Christ" possède elle aussi son propre message théologique. » (Ma vie, souvenirs, Fayard, 2005, p. 64). D’où sa citation du Talmud, chose inouïe dans la bouche d’un pape. Dès son accession au souverain pontificat, il avait d’ailleurs repris à son compte les déclarations de Jean-Paul II pour qui l’Ancienne Alliance « n’a jamais été révoquée » (JMJ de Cologne, 19 août 2005). Car la communauté juive est toujours l’objet de « la prédilection du Dieu de l’Alliance » (au grand rabbin de Rome, le 16 janvier 2006). S’appuyant sur la déclaration conciliaire Nostra aetate, les pontifes modernes semblent perdre de vue l’enseignement d’un saint Paul, pour qui, « sachant que l’homme n’est pas justifié par la pratique de la loi, mais seulement par la foi en Jésus Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus, afin d’obtenir la justification par la foi au Christ et non par la pratique de la loi, puisque par la pratique de la loi personne ne sera justifié. » (Gal. 2, 16)