Syrie : « un long hiver de dix ans »

Source: FSSPX Actualités

Père Georges Aboud

Après 10 ans de guerre civile en Syrie, les chrétiens ne représentent plus que 2% de la population, moitié moins qu’au début du conflit. « Il y a dix ans, le 15 mars 2011, commençaient les événements en Syrie », introduit le docteur Nabil Antaki dans sa lettre d’Alep n°41 du 15 mars 2021, publiée sur Facebook par les Maristes bleus d’Alep.

Le docteur Antaki nous livre la situation de son pays asphyxié par la guerre économique après la destruction par les roquettes et les bombes.

« Du printemps arabe tant encensé dans les médias occidentaux, les Syriens n’ont vu qu’un hiver long (10 ans) très dur et insupportable, qui a détruit le pays, son infrastructure, son patrimoine archéologique, ses écoles, ses usines, ses hôpitaux, qui a tué plus de 400.000 personnes, fait fuir 5 millions de réfugiés dans les pays voisins, déraciné 8 millions de personnes, les déplacés internes, qui n’habitent plus chez elles, et poussé un million sur les routes des migrations vers l’Europe et les autres pays occidentaux. (…)

« Nous vivons une crise économique sans pareille engendrée par 10 années de guerre, par la crise financière du Liban et par les sanctions imposées par les Etats-Unis et les pays européens. (…) De 2012 à 2018, nous avions, pendant 6 ans, distribué des paniers alimentaires mensuels à plus de 1000 familles pour les aider à survivre pendant les sombres années de guerre.

« Nous avons arrêté ce projet début 2019, convaincus qu’il était temps que les familles cessent d’être dépendantes des aides des ONG et qu’elles vivent du fruit de leur travail. Malheureusement, la situation économique est actuellement tellement catastrophique que les gens n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois et nous ont supplié de les aider de nouveau avec les colis alimentaires. »

A ces colis s’ajoutent les plats chauds quotidiens pour personnes âgées qui vivent seules, l’opération « Goutte de lait » pour les enfants et nourrissons, les soins et activités auprès des déplacés du camp Al Shahba, situé à 40 km d’Alep, des projets éducatifs pour les enfants de 3 à 6 ans, des cours de coupe et couture aux jeunes femmes, etc.

« Depuis le début du conflit il y a 10 ans, nous, les Maristes Bleus, essayons de notre mieux de soulager les souffrances, de permettre aux familles de vivre dignement, de développer l’humain, de trouver du travail aux gens, de semer l’espérance, de travailler à la réconciliation et de préparer la Paix. Toutefois, les Syriens sont las d’attendre pour voir le bout du tunnel et pour pouvoir vivre normalement. Dix ans, c’est assez, c’est trop.

« Nous demandons, sur le court terme, la levée des sanctions imposées par les Etats-Unis et l’Union européenne et sur le moyen terme l’instauration d’une paix qui devrait être l’aboutissement d’un dialogue entre Syriens. (…) Le pape François ne cesse de répéter que nous sommes “Tous Frères”. Puisse-t-il être entendu par ceux qui traitent la Syrie et les Syriens comme des ennemis. »

Selon le cardinal Mario Zenari, nonce apostolique à Damas, il restait en janvier 2019, 2% de chrétiens en Syrie, soit environ 470.000 fidèles, sur une population estimée à 20 millions d’habitants, contre 6% en mars 2011, avant la guerre civile et 25% à la fin de la seconde guerre mondiale.

« Il n’y a en Syrie, en ce moment, aucune alternative connue et crédible à Bachar el-Assad », confie le P. Georges Aboud, de passage les 17 et 18 avril 2021 dans la paroisse Saint German de Gurmels (Cormondes), dans le canton de Fribourg (Suisse).

Invité à témoigner par l’œuvre Aide à l’Eglise en Détresse (AED), le religieux libanais de l’ordre basilien salvatorien fut curé grec-catholique melkite (2001-2019) de la paroisse de Saint-Cyrille, à Damas, après avoir été vicaire (1995-1998).

Les chrétiens syriens restés au pays, comme nombre de leurs concitoyens musulmans, craignent si le régime en place à Damas venait à tomber, de voir un terrible chaos, comme en Libye ou en Irak. Et les nombreuses minorités du pays (alaouites, chrétiens, chiites, druzes, etc.) seraient les premières à en payer le prix, en particulier les chrétiens qui forment une des plus anciennes communautés chrétiennes au monde, explique-t-il.

Il manque 5 millions de Syriens dans le pays, réfugiés surtout en Turquie, au Liban, en Jordanie, également en Irak. Certains ont pu partir en Europe, au Canada, en Australie, poursuit le père Aboud.

« Il n’y a pas de statistiques sûres concernant les chrétiens en Syrie, mais ceux qui le peuvent partent, car personne ne peut prévoir le futur. Il y a certes la tranquillité dans les régions sous contrôle gouvernemental, on peut se déplacer, mais l’embargo international imposé à la Syrie touche avant tout les simples citoyens. Comme partout, les plus favorisés s’en sortent !

« Maintenant, la situation a encore été aggravée par de nouvelles sanctions visant la Syrie et les entreprises étrangères commerçant avec elle, car les Etats-Unis ont imposé la loi César (Caesar Syria Civilian Protection Act), entrée en vigueur le 17 juin 2020. (…) Si avant la guerre, il fallait environ 50 livres syriennes pour un euro, il en faut maintenant 4000. Tout est devenu très cher, les salaires ne suffisent plus… Tout a empiré pour le simple peuple avec la loi César ! »

A l’heure actuelle, précise le P. Aboud, les relations des chrétiens avec les musulmans se sont un peu normalisées. Même au plus dur du conflit, là où chrétiens et musulmans vivaient ensemble, là où le gouvernement avait le contrôle, tous vivaient ensemble. Mais là où les groupes armés et les djihadistes s’emparaient du terrain, la plupart des chrétiens ont fui.

Les chrétiens, minoritaires au milieu d’une majorité musulmane, restent prudents, car beaucoup ont perdu confiance, et leur sécurité dépend du contrôle gouvernemental. Cependant, relève le P. Aboud, l’islam syrien – contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays musulmans de la région – est historiquement plus ouvert, et cela était notable dès le départ des Ottomans en 1918, même s’il y a une minorité fondamentaliste et radicalisée.

« Au moment du ramadan, en Syrie, les boutiques et les restaurants restent ouverts. Aujourd’hui, l’islam syrien reste en général plus tolérant qu’ailleurs, mais dès le début du soulèvement, on a vu rapidement des infiltrations venues de l’étranger. » Les chrétiens craignaient alors la prise de pouvoir par les Frères musulmans et l’instauration de la charia dans le pays, dans le sillage de ce que l’on appelait le “printemps arabe”.

Pour le P. Aboud, l’intervention étrangère en Syrie n’a pas pour but d’installer la démocratie, elle a, avant tout, des visées géopolitiques, pour changer les alliances de la Syrie avec l’Iran et le Hezbollah, et contrer l’influence de la Russie dans la région. Et, avec le projet de gazoduc Qatar-Turquie qui éviterait la dépendance européenne du gaz russe, cette stratégie a aussi des buts économiques.