Turquie : l’ambiguë valorisation du patrimoine chrétien

La Turquie de l’islamiste Erdogan n’est pas connue pour rendre la vie facile à la minorité chrétienne présente dans le pays. Néanmoins, elle cherche depuis plusieurs années à mettre en valeur le patrimoine religieux chrétien, dans l’espoir d’attirer des touristes et de redorer son blason auprès de la communauté internationale. 

A Laodicée, l’immense église byzantine construite vers 313 dans cette ville antique de l’ouest de la Turquie, ancienne capitale de la Phrygie romaine et l’une des sept Eglises de l’Apocalypse, a connu huit années de restauration qui viennent de s’achever. C’est entre ces murs que s’est tenu, au milieu du IVe siècle, le concile de Laodicée. 

Mais, il ne faut pas se leurrer, le catholicisme est exclu du lieu, comme le rappelle un panneau dissuadant le visiteur d’y réciter des prières : on est loin de l’irénique liberté religieuse prônée à Vatican II…  

Ce sont bien pourtant des fonds publics turcs - Etat et municipalité - qui ont financé ce chantier d’un million d’euros, comme le rappelle Celal Şimşek, directeur de la mission archéologique turque chargée des travaux, cité par Mélinée Le Priol, dans La Croix du 4 septembre 2018.

« Il y a une réelle volonté gouvernementale de valoriser ce patrimoine », précise le scientifique, qui affirme que 60.000 touristes visiteraient chaque année les ruines antiques de Laodicée. Avant le coup d’État manqué de 2016, ils étaient même 300.000, dont deux tiers d’étrangers – russes notamment. 

« La première motivation de cette valorisation du patrimoine chrétien est d’ordre économique, avec les retombées du tourisme », explique Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes. Et de préciser : « le gouvernement actuel, issu de l’islam politique, essaie d’améliorer son image auprès de l’Occident. Et paradoxalement, il fait beaucoup plus pour le patrimoine des minorités religieuses que le gouvernement précédent, qui était pourtant laïque ». 

Le paradoxe n’est qu’apparent : « la Turquie prend peu de risque à valoriser ce patrimoine dans des régions où elle sait que les chrétiens ne reviendront pas », ironise le père dominicain Alberto Ambrosio, qui a vécu onze ans à Istanbul. Et le religieux, lucide, d’ajouter : « reconstruire des églises là où des syriaques vivaient encore il y a vingt ans, ce serait autre chose… » 

Etienne Copeaux, chercheur au Groupe de recherches et d'études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient de Lyon, spécialiste de la Turquie, n’hésite pas pour sa part à parler d’une politique « résolument antichrétienne, en continu pendant cent ans ». 

Selon lui, quand les églises n’ont pas d’intérêt architectural ni historique, « elles peuvent être détruites, laissées à l’abandon ou transformées en mosquées »… Pas d’illusion donc.