« Vatileaks », l’affaire des fuites au Vatican

L’affaire a commencé en janvier dernier lorsque des lettres, des courriers et des notes de travail provenant du secrétariat de Benoît XVI ont été révélés dans la presse italienne.

Depuis, les informations ont continué de circuler et un ouvrage a été publié au mois de mai 2012 (Sa Sainteté, les papiers secrets de Benoît XVI, de Gianluigi Nuzzi, éditions Chiarelettere, non encore disponible en français), regroupant un ensemble de documents qui mettent directement en cause la gestion du Vatican. D'autres pièces évoquent des conflits internes au sein de l'Institut des œuvres religieuses (IOR, la Banque du Vatican), dont le président Ettore Gotti Tedeschi, accusé de « mauvaise gouvernance », vient d’être limogé.

Le 4 juin, ce sont même quelques lignes manuscrites de Benoît XVI, datées du 20 janvier 2012 et figurant en marge d’un document, qu’a reproduit le quotidien italien La Repubblica. Cette affaire, nommée « Vatileaks » (littéralement : les fuites du Vatican) par la presse transalpine en référence aux affaires de révélations du site internet « Wikileaks » qui secouèrent l’administration américaine en 2010, serait selon certains observateurs la plus grande crise du pontificat de Benoît XVI (sic).

Le 3 juin, au terme d´un repas qu´il partageait à l´archevêché de Milan avec des cardinaux, des évêques et des familles liées à l’archidiocèse lombard, à l’issue de la 7e Rencontre mondiale des familles, le pape a reconnu que « la barque de Pierre (était) menacée par de graves adversités », tout en réaffirmant cependant la présence assurée du Christ, « lui qui détient le gouvernement du monde et pénètre le cœur des hommes ».

L’arrestation du majordome particulier du pape, Paolo Gabriele (au premier plan, à gauche, sur la photo), 46 ans, rendue publique le 26 mai dernier, laissera certainement des traces. Homme de confiance, fidèle parmi les fidèles, familier du pape, il a été officiellement inculpé par la justice vaticane pour avoir dérobé les nombreux documents confidentiels étalés sur la place publique depuis des mois. L’employé avait accès aux pièces les mieux gardées du Palais apostolique, résidence de Benoît XVI. Il aidait le pape à s'habiller, lui servait ses repas et se tenait aux côtés du conducteur de la « papamobile ».

Cet homme, que la presse transalpine qualifie de « rangé, élégant et discret », fut recruté sous Jean-Paul II pour ce poste sensible, puis passa au service de son successeur, Benoît XVI, en 2005. Présent de son lever le matin à 6 h 30 à son coucher, toujours à ses côtés lors de ses voyages et déplacements, il était, avec ses deux secrétaires particuliers (des prêtres), l'un des rares à être en contact personnel et permanent avec le souverain pontife.

Au Vatican, il était très estimé, respecté, et considéré comme un serviteur sans histoire. Actuellement il est la seule personne vraiment suspectée d’avoir reproduit et transmis les documents. Malgré les fortes présomptions qui pèsent sur lui, il n’est pas encore totalement établi qu’il ait eu en sa possession des documents compromettants. Il semble toutefois qu’à travers cette arrestation, tout un réseau de « taupes » œuvrant dans l’ombre depuis des mois pourrait être découvert.

Selon Le Figaro daté du 4 juin 2012, l’auteur qui révèle les fuites, Gianluigi Nuzzi, assure que cinq autres personnes auraient été interrogées au cours de la dernière semaine de mai. Il s’agit, pour la gendarmerie vaticane et la commission des trois cardinaux en charge de l’enquête, qui travaillent indépendamment, chacune selon ses propres méthodes, de passer au peigne fin les 2.000 membres de l’administration vaticane.

Dans un entretien anonyme accordé au quotidien italien La Repubblica le 28 mai dernier, un homme assure que le majordome du pape n’aurait joué qu´un rôle d´exécutant. « Le cerveau de l´opération n´est pas seul, plusieurs personnes » sont impliquées, indique cette source discrète qui se présente comme l´une des « taupes » ayant informé Gianfranco Nuzzi. Parmi les personnes constituant le cerveau collectif de cette opération de déstabilisation se trouveraient des « cardinaux, leurs secrétaires personnels, des évêques et des seconds couteaux », a affirmé cet informateur anonyme, sans toutefois donner les preuves de la véracité de ses propos.

Du côté de la communication officielle du Vatican, il n’y a pour l’heure ni « un cardinal italien », ni « une femme » dirigeant « un groupe de ‘taupes’ », comme a pu l’insinuer une partie de la presse italienne. Le directeur de la Salle de presse du Saint-Siège, le P. Federico Lombardi, a cependant reconnu que la commission cardinalice, mise en place par Benoît XVI en avril dernier, auditionnait plusieurs personnes, « dont des cardinaux dirigeant des services de la curie ».

De fait, même l'auteur des révélations, Gianluigi Nuzzi, ne connaît pas le principal responsable de l’opération. De son propre aveu, il n’a rencontré que l'un des membres de ce réseau secret, chargé de lui remettre l'ensemble des documents pour alimenter la substance de son livre. Dans des propos repris par le site internet du Figaro, le 27 mai dernier, Gianluigi Nuzzi rapporte ce que lui a révélé son informateur sur les motivations du groupe : « Nous nous sommes retrouvés, vivant ou travaillant au Vatican et avons compris que nous partagions la même perplexité, les mêmes critiques. Nous étions frustrés de nous trouver impuissants devant trop d'injustices, d'intérêts personnels, de vérités cachées. Nous sommes un groupe qui veut agir. (…) Personne ne connaît tous les autres. (…) Quand ces documents seront publiés, l'action de réforme commencée par Benoît XVI connaîtra une inévitable accélération. »

Le quotidien italien La Repubblica cite, pour sa part, une autre source qui estime qu’« il s´agit de faire émerger ce qu´il y a de pourri dans l´Eglise au cours des dernières années, à partir de 2009-2010 ». L´opposition des « taupes » au cardinal secrétaire d´Etat Tarcisio Bertone est ainsi mise en avant. On le juge « autoritaire », on l’accuse de centralisme, de « ne pas être à la hauteur » de son poste. On lui oppose également la « vieille garde » de prélats formés à l´Ecole des nonces (l’« ENA » du Vatican) et fidèles au cardinal Angelo Sodano, doyen du collège cardinalice. L´enjeu de ces luttes ne serait rien de moins que la préparation du prochain conclave pour la succession de Benoît XVI.

Malgré la crise que ces révélations provoquent, et les attaques qui touchent la figure du pape à travers son secrétaire d’Etat, certains évoquent, parmi les mobiles envisageables, le souhait d’aider le pape à mettre de l’ordre dans son administration et, à travers cette suite de révélations, de faire une purge au sein de la curie romaine. Mais si tel était le cas, en l’état actuel des choses, le but recherché serait loin d’être atteint.

D’abord, parce que l’atmosphère de méfiance généralisée au sein du Vatican n’invite plus vraiment à la transparence. Ensuite, parce qu’à deux reprises, le cardinal Bertone a reçu le soutien ferme de Benoît XVI qui a affirmé clairement sa solidarité avec celui qu’il a désigné en 2005 comme son second. Au terme de l´audience générale du 30 mai 2012, le pape a ainsi renouvelé sa confiance et ses encouragements à ses plus proches collaborateurs, ainsi qu´à « tous ceux qui, chaque jour, fidèlement, avec un esprit de sacrifice et dans le silence (l´aident) dans l´accomplissement de (son) ministère ».

Il a également exprimé sa « tristesse » devant les événements et a assuré qu´il avait la « ferme certitude que malgré la faiblesse de l´homme, les difficultés et les épreuves, l´Eglise (était) guidée par l´Esprit-Saint. » Il a aussi déploré avec force « les insinuations totalement gratuites amplifiées par certains médias, qui sont allées bien au-delà des faits, offrant une image du Saint-Siège qui ne correspond pas à la réalité ».