Visite du pape au Parlement européen

Source: FSSPX Actualités

Invité à deux reprises par le président du Parlement européen, l'Allemand Martin Schulz, élu à la tête de l'Alliance progressiste des socialistes et démocrates, le pape François s’est rendu, le 25 novembre 2014, à Strasbourg pour prononcer deux discours : l’un au Parlement où siègent les 751 députés des 28 pays membres de l’Union européenne, l’autre aux représentants des 47 pays du Conseil de l’Europe, dont la Russie, l’Ukraine, la Turquie, tous les pays des Balkans et du Caucase, ainsi que la Norvège et la Suisse. Nombre de fidèles et de représentants de l’Eglise catholique ont été très déçus que François n’ait pas pris une heure de son temps pour se recueillir à la cathédrale Notre-Dame, qui célèbre actuellement le millénaire de sa fondation.

Maintes fois applaudi, le pape a demandé aux eurodéputés, réunis en séance solennelle, « d’abandonner l’idée d’une Europe effrayée et repliée sur elle-même, pour susciter et promouvoir l’Europe protagoniste, porteuse de science, d’art, de musique, de valeurs humaines et aussi de foi ». Déplorant « une impression générale de fatigue et de vieillissement, d’une Europe grand-mère et non plus féconde et vivante », il a lancé : « L’heure est venue de construire ensemble l’Europe qui tourne, non pas autour de l’économie, mais autour de la sacralité de la personne humaine, des valeurs inaliénables, l’Europe qui embrasse avec courage son passé et regarde avec confiance son avenir pour vivre pleinement et avec espérance son présent ». Au terme de son discours prononcé en italien, les eurodéputés se sont levés pour l’applaudir longuement.

Devant les membres du Conseil de l’Europe, le pape s’est interrogé : « A l’Europe, nous pouvons demander : où est ta vigueur ? Où est cette tension vers un idéal qui a animé ton histoire et l’a rendue grande ? Où est ton esprit d’entreprise et de curiosité ? Où est ta soif de vérité, que jusqu’à présent tu as communiquée au monde avec passion ? », affirmant : « De la réponse à ces questions, dépendra l’avenir du continent ».

Les réactions au discours du pape aux députés européens

Les journalistes ont particulièrement noté le phrases du souverain pontife sur l’immigration : « Il est nécessaire d’affronter ensemble la question migratoire. On ne peut tolérer que la Mer Méditerranée devienne un grand cimetière ! Dans les barques qui arrivent quotidiennement sur les côtes européennes, il y a des hommes et des femmes qui ont besoin d’accueil et d’aide. L’absence d’un soutien réciproque au sein de l’Union européenne risque d’encourager des solutions particularistes aux problèmes, qui ne tiennent pas compte de la dignité humaine des immigrés, favorisant le travail d’esclave et des tensions sociales continuelles. L’Europe sera en mesure de faire face aux problématiques liées à l’immigration si elle sait proposer avec clarté sa propre identité culturelle et mettre en acte des législations adéquates qui sachent en même temps protéger les droits des citoyens européens et garantir l’accueil des migrants ; si elle sait adopter des politiques justes, courageuses et concrètes qui aident leurs pays d’origine dans le développement sociopolitique et dans la résolution des conflits internes – cause principale de ce phénomène – au lieu des politiques d’intérêt qui accroissent et alimentent ces conflits. Il est nécessaire d’agir sur les causes et non seulement sur les effets. »

Le chroniqueur Eric Zemmour sur les ondes de RTL, le 27 novembre, a affirmé : « Il (François) prône l'accueil généreux des migrants, en ignorant que ces vagues incessantes dans la Méditerranée transforment peu à peu l'Europe en terre d'islam et ce, même si tous ceux qui arrivent à Lampedusa ne sont pas musulmans. Mais le chef des chrétiens n'a pas l'air de s'en inquiéter, ni même de s'en soucier. Ce pape est obsédé par le dialogue entre le christianisme et l'islam, mais au-delà d'un dialogue convenu et protocolaire, comment le christianisme peut-il utilement dialoguer avec un islam qui considère que les chrétiens sont tous des musulmans qui s'ignorent ou se renient ? »

De fait, ce sont surtout les demi-mots, les demi-vérités, les non-dits diplomatiques qui ont été relevés dans le discours du pape, ainsi sur le site Benoit et moi, le 26 novembre, une correspondante fait preuve d’un grand bon sens, en parlant d’un discours « lisse, sans aspérités, tout à fait propre à être applaudi par une assemblée qui promeut généralement le contraire de ce que préconise le pape ».

Et de détailler : « Les non-dits abondent. J'aurais aimé entendre certaines vérités que la diplomatie interdit d'aborder mais qu'un pape extrêmement populaire pourrait se permettre de dire. Le pape a bien condamné l'euthanasie et l'avortement mais sans prononcer ces mots et sans insister outre mesure. Il aurait pu montrer du doigt (sans les nommer) les pays qui ont déjà voté une loi sur l'euthanasie ou qui s'apprêtent à le faire. En ce qui concerne l'avortement, il aurait pu dire qu'en éliminant un embryon, on tue un enfant quel que soit le stade de la gestation et que ce qui est légal n'est pas forcément moral. Il aurait pu dire que tout pays peut abroger des lois mortifères. Il aurait pu avancer le nombre de millions d' « enfants tués avant de naître » (expression du pape, ndlr) dans l'Union depuis 40 ans. Il aurait jeté un froid glacial, mais le pape Bergoglio peut tout se permettre ! Il aurait pu relier cette hécatombe au vieillissement de la population. Il aurait pu mettre en garde les Etats contre la légalisation du mariage entre personnes de même sexe, mais c'est un sujet qu'il n'a pas voulu aborder. Le pape aurait pu interpeller les gouvernements européens au sujet de l'introduction de la théorie du gender dans les écoles et dire que cette manipulation des enfants est inacceptable, immorale et dangereuse pour leur équilibre psychologique. Il aurait pu dire qu'il se met du côté des parents qui résistent. Quelle force pour eux ! Quelle colère dans la presse ! Il aurait pu dire qu'il appuie avec conviction tous les mouvements de protestation contre le mariage gay et les mouvements pro-vie. Quelle caution pour eux ! » En un mot, « il aurait pu interroger les Etats sur leur politique familiale. Il ne suffit pas de dire que l'Europe est une grand-mère. Que peut-on faire pour qu'elle devienne une mère ? »

Un peu plus loin, cette personne s’interroge sur la déclaration de François à propos de l’immigration : « On se demande pourquoi le pape veut nous faire accepter l'idée d'être peuplés par des vagues d'immigrés très majoritairement musulmans, qui finiront par constituer à terme, avec leurs descendants, la majorité de la population des pays d'Europe. Le pape veut-il que se reproduise ici la configuration qui fait le malheur des chrétiens d'Orient ? »

L’autre discours du pape aux évêques européens

Ce discours très consensuel et perçu comme tel, puisque chaleureusement applaudi par la grande majorité des députés européens, peut surprendre lorsqu’on le compare au discours improvisé que le pape a tenu le 3 octobre, moins de deux moins auparavant, aux participants à l’assemblée plénière du Conseil des conférences épiscopales d’Europe (CCEE) qui avait pour thème : “Famille et avenir de l’Europe”. Dans cette allocution il se montre beaucoup plus direct, délaissant les périphrases diplomatiques : « Je remercie le cardinal Peter Erdő (président du CCEE, ndlr) de l’allocution par laquelle il a ouvert cette rencontre. Je vais vous faire remettre le discours que j’ai ici et, à sa place, je vais me permettre de vous communiquer quelques idées que j’ai dans le cœur et qui m’ont été inspirées par les propos de Son Eminence.

« Que se passe-t-il, aujourd’hui, en Europe ? Qu’y a-t-il dans le cœur de notre mère l’Europe ? Est-ce qu’elle continue à être notre mère l’Europe ou bien est-elle devenue notre grand-mère l’Europe ? Est-elle encore féconde ? Est-elle tombée dans la stérilité ? Est-ce qu’elle ne parvient plus à faire naître de nouvelles vies ? D'autre part, cette Europe a commis quelques péchés. Il faut bien le dire, avec amour : il y a une de ses racines qu’elle n’a pas voulu reconnaître. Voilà pourquoi elle se sent chrétienne sans se sentir chrétienne. Ou alors, elle se sent chrétienne un peu en cachette, mais elle ne veut pas la reconnaître, cette racine européenne. (...)

« Ce qu’a dit Son Eminence m’a beaucoup plu, parce que c’est vraiment le drame de l'Europe aujourd’hui. Mais nous ne sommes pas à la fin. Je crois que l'Europe a beaucoup de ressources pour aller de l’avant. C’est comme si l’Europe avait aujourd’hui une maladie. Une blessure. Et sa plus grande ressource, c’est la personne de Jésus. Europe, reviens à Jésus ! Reviens à ce Jésus dont tu as dit qu’il n’était pas dans tes racines ! Voilà le travail des pasteurs : prêcher Jésus là où se trouvent ces blessures. Je n’en ai cité que quelques-unes, mais ce sont de grosses blessures. Prêcher Jésus. Et je vous demande ceci : n’ayez pas honte d’annoncer Jésus-Christ ressuscité qui nous a tous rachetés. (...) Le Seigneur veut nous sauver. J’y crois, moi. Notre mission, c’est cela : prêcher Jésus-Christ, sans honte. Et Lui est disposé à ouvrir les portes de son cœur, parce que c’est surtout dans la miséricorde et dans le pardon qu’Il manifeste sa toute-puissance. Allons de l’avant dans la prédication. N’ayons pas honte. Il y a de nombreuses manières de prêcher, mais à notre mère l’Europe – ou à notre grand-mère l’Europe ou à l’Europe blessée – il n’y a que Jésus-Christ qui puisse dire aujourd’hui une parole de salut. Il n’y a que Lui qui puisse ouvrir une porte de sortie. »

Martin Schulz, éditorialiste de L’Osservatore Romano

Pourquoi le pape invite-t-il, le 3 octobre, à « prêcher Jésus-Christ sans honte », persuadé qu’il est que « à notre mère l’Europe – ou à notre grand-mère l’Europe ou à l’Europe blessée – il n’y a que Jésus-Christ qui puisse dire aujourd’hui une parole de salut » ? Parce qu’il reconnaît être influencé par l’allocution que le cardinal Erdő vient de prononcer. Pourquoi adopte-t-il un ton consensuel fait de non-dits diplomatiques, le 25 novembre ? Parce qu’il est là sous l’influence d’une tout autre source d’inspiration. En effet, comme le révèle le vaticaniste français Jean-Marie Guénois dans Le Figaro du 24 novembre : ses deux discours François les « a préparés directement – fait exceptionnel – avec le président social-démocrate du Parlement européen, Martin Schulz, venu spécialement à Rome il y a quinze jours. » Et à la veille de l’intervention du pape à Strasbourg, L’Osservatore Romano, le quotidien du pape, a confié au même Martin Schulz le soin de rédiger l’éditorial en une, sous le titre « Le sens d’une Union ». On y trouve les accents qu’empruntera François le lendemain devant les collègues de Martin Schulz : « (...) Pousser tous les Européens à s’interroger sur le sens le plus profond de notre union. Voulons-nous une Europe qui ne soit qu’un marché uni pour la libre circulation des biens et des capitaux ? Ou voulons-nous une Europe qui renouvelle les valeurs de solidarité, tolérance, respect de la personne et égalité, qui ont inspiré ses pères fondateurs ? (...) Secouer l’Union du sentiment d’égarement préoccupant qui, au cours des dernières années, a conduit les Européens à chercher des coupables plutôt qu’à identifier des solutions. Nous avons un programme à partager et une voie commune à parcourir. Cette voie doit conduire l’Europe vers ses périphéries, matérielles et immatérielles, géographiques et spirituelles. (...) Nos périphéries sont complexes, isolées et peu accueillantes. Pour les transformer, nous avons besoin d’énergie, de temps, d’imagination et d’unité. Nous avons embrassé la mondialisation, non pas pour nous laisser emporter par elle, mais pour la rendre humaine, sociale et durable. Nous avons embrassé l’Europe, non pas pour défendre nos conquêtes derrière un mur, mais afin que toujours plus de personnes puissent jouir des mêmes droits que nous. » Et le président du Parlement européen de préciser ce qu’il attend exactement des discours de François à Strasbourg : « Je remercie le pape François pour sa visite au Parlement européen et au Conseil de l’Europe, je suis certain qu’il contribuera à réveiller la vieille Europe de sa torpeur et à la reconduire au milieu de ses populations et ses périphéries. »

Les proches du cardinal Bergoglio s’accordaient à lui reconnaître une prodigieuse capacité d’adaptation à ses interlocuteurs, au point que ceux-ci entendaient avec satisfaction ce qu’ils souhaitaient entendre de la bouche du prélat argentin. Devenu pape, Jorge Bergoglio n’a pas changé ; le journaliste athée Eugenio Scalfari est sorti des entretiens que François lui a accordés avec les mêmes sentiments (voir DICI n°299 du 01/08/14). Le vaticaniste de L’Espresso, Sandro Magister affirme dans Italia Oggi du 13 novembre 2014 (voir DICI n°305 du 21/11/14) à propos de François : « Le pape désoriente beaucoup d’évêques, parce qu’il joue sur plusieurs plans et que souvent il se contredit ». En effet, comment s’adapter à l’autre au gré des rencontres sans adopter ses idées, ni donner, de ce fait, l’impression d’une perméabilité et d’une certaine versatilité ? Telle est aujourd’hui, à Rome, la perplexité des vaticanistes, mais aussi de plusieurs prélats. Quant aux simples fidèles, ils sont de plus en plus désorientés par les diverses déclarations de François, et se sentent, au cœur de l’Eglise, mal-aimés et même malmenés par un pape qui n’a d’yeux que pour les « périphéries ».

(Sources : Apic/IMedia/Figaro/RTL/benoitetmoi/Osservatore Romano/espressonline – DICI n°306 du 05/12/14)