Querida Amazonia : bien au-delà de l’ordination d’hommes mariés ?

06 Avril, 2020
Provenance: fsspx.news

L’exhortation post-synodale Querida Amazonia (« chère Amazonie »), publiée le 12 février 2020, a suscité beaucoup de réactions contradictoires. Les progressistes se sont indignés de ce que le pape François n’y ouvre pas la porte à l’ordination d’hommes mariés, les conservateurs se sont réjouis de ce que la porte soit restée close. En fait, le pape ne parle ni de la possibilité d’ordonner des viri probati, ni de l’impossibilité de le faire. Et si, en réalité, le plus important pour lui était ailleurs… au-delà de l’ordination d’hommes mariés ?  

Le cardinal Michael Czerny, secrétaire spécial du Synode pour l’Amazonie, a déclaré dans L’Osservatore Romano des 12-13 février 2020 que le pape pense que la « dimension pastorale est l’essentiel, qu’elle comprend tout, il le pense clairement ». En ne proposant aucune ouverture à l’ordination d’hommes mariés, François est « resté fidèle à ce qu’il avait dit avant le synode ». Mais la possibilité d’ordonner des hommes mariés peut être discutée par l’Eglise, et elle a librement été abordée pendant le synode. Toutefois la question pour le pape n’est pas une affaire de nombre, et il n’est pas suffisant d’encourager une plus grande présence des prêtres (en Amazonie). « Ce qu’il faut, c’est une nouvelle vie dans les communautés, un nouvel élan missionnaire, de nouveaux services assumés par des laïcs, une formation continue, de l’audace et de la créativité », insiste Mgr Czerny. Il est « peut-être temps » de revoir les ministères laïcs déjà existants dans l’Eglise, explique le jésuite canadien, « de revenir à leurs fondements et de les actualiser, de les lire à la lumière de la réalité et de l’inspiration de l’Esprit ». 

Selon Andrea Tornielli, directeur éditorial du Dicastère pour la communication du Saint-Siège, l’exhortation Querida Amazonia « va au-delà des diatribes dialectiques qui ont fini par présenter le Synode comme un référendum sur la possibilité d’ordonner prêtres des hommes mariés ». Quel est cet au-delà, et par quels moyens y parvient-on ? Telles sont les questions qu’il convient de se poser. 

Dénoncer le « cléricalisme » et favoriser la « synodalité » 

Le chanoine Claude Ducarroz, ancien prévôt de la cathédrale de Fribourg (Suisse), fournit indirectement un élément de réponse, dans un entretien accordé le 13 février à l’émission matinale de RTS La Première. Certes il regrette l’absence de décision du pape François concernant la possibilité d’ordonner des hommes mariés dans la région amazonienne, où le manque de prêtres se fait durement sentir. Il rappelle que le souverain pontife avait lui-même évoqué cette option en son temps : « Il a convoqué un synode à Rome, dans lequel une majorité des participants se sont déclarés favorables à cette évolution. Et tout à coup, à la fin du processus, il n’en parle pas, ce qui est quand même une manière de dire qu’il n’entre pas en matière sur le sujet ».  

Mais le prêtre suisse se rapproche de l’intention profonde du pape lorsqu’il souhaite des changements sur le traitement des abus sur mineurs, et dénonce de façon générale « le cléricalisme, autrement dit le fait qu’un prêtre, parce qu’il est prêtre, se croit au-dessus des gens, des lois, et qu’il peut faire de son autorité un pouvoir qui abuse. Le caractère sacré de sa mission peut devenir un moyen de pression, voire d’oppression. » – De fait, cette dénonciation du « cléricalisme » en général, à partir des cas particuliers d’abus sur mineurs, est au cœur d’un autre synode, celui qui se déroule actuellement en Allemagne. Le scandale des abus est certain, mais que ce « cléricalisme » en soit la cause reste à prouver. 

Le même jour, 13 février, Bernd Nilles, directeur de l’œuvre d’entraide catholique suisse Action de Carême, apporte un autre élément de réponse. Selon lui, avec Querida Amazonia, « François renforce la synodalité, la participation et la voix des laïcs ». Et de rappeler que 87.000 personnes ont participé sur place à l’élaboration de la phase préparatoire du synode. Ce qui prouve le potentiel des Amazoniens à travailler de manière synodale.  

Combattre le « cléricalisme » et favoriser la « synodalité » semblent bien loin de l’ordination d’hommes mariés, mais ce sont peut-être les moyens de parvenir à une situation où cette question ne fera plus problème. Changer les mentalités en dénonçant un « cléricalisme », modifier les structures en instaurant une « synodalité », jusqu’à ce qu’elles soient assez « mûres » pour accepter l’ordination de viri probati. Dans L’Osservatore Romano déjà cité, le cardinal Michael Czerny affirme que l’ordination d’hommes mariés ou encore la création d’un diaconat féminin sont des questions qui n’ont pas été « résolues » par le pape François. Mais il n’y a pas de « fermeture » de l’Eglise face à ces points : toutes ces questions restent en effet « ouvertes » et peuvent encore faire l’objet de « discussions » et de « prières » pour aboutir, plus tard, à « des décisions mûres » prises au sommet de la hiérarchie catholique. 

Bientôt des exceptions amazoniennes ?  

Et si cette maturation paraît trop lente il sera toujours possible d’anticiper les décisions romaines, au nom des réponses miséricordieuses qu’il faut apporter aux besoins pastoraux en Amazonie. C’est ce que prévoit déjà Pirmin Spiegel, directeur général de l’œuvre catholique d’entraide allemande Misereor, très active dans la région amazonienne. Intervenant le 3 mars, en marge de la Conférence des évêques réunie à Mayence (Allemagne), il a déclaré que plusieurs évêques d’Amazonie devraient déposer prochainement à Rome des demandes de dispense pour l’ordination à la prêtrise de diacres mariés. Selon lui, en ne s’exprimant pas sur le sujet dans son exhortation apostolique, le pape n’a pas fermé la porte à des exceptions. 

Ce que confirme Mgr Ludwig Schick, archevêque de Bamberg, affirmant qu’il faut dépasser une « vision en noir ou blanc » (sic) de la question du célibat sacerdotal. D’après lui, il est clair depuis longtemps dans l’Eglise, même latine, qu’en certaines circonstances exceptionnelles, l’ordination à la prêtrise est possible pour des hommes mariés. Jusqu’à présent, cela s’appliquait aux prêtres des Eglises orientales liées à Rome ou au clergé anglican et protestant converti, mais d’autres autorisations du même type sont possibles. 

Comme le souligne FSSPX.Actualités du 6 mars, sous le titre éloquent « Un magistère à géométrie variable » : le pape « attend des conférences épiscopales concernées qu’elles agissent : le principe de décentralisation de l’autorité – sous le nom de synodalité – doit jouer ici. C’est aux évêques de faire le travail. Le pape a dit qu’il n’abolirait pas le célibat sacerdotal, mais il n’a pas dit qu’il ne laisserait pas les conférences amazoniennes ordonner des viri probati. Bien au contraire. » 

Vers une culture ecclésiale « nettement laïque » 

La lettre d’information Res Novæ du 13 février, livre les réflexions du père Pio Pace, intitulées « Querida Amazonia : pour une sorte d’“Eglise laïque” » : « En fait, l’exhortation apostolique va plus loin (que la question de l’ordination d’hommes mariés), elle va vers une Eglise laïcisée, où le sacerdoce commun des baptisés absorbe largement le ministère sacerdotal en se confondant avec lui. Car le texte, sous des allures modestes, est très ambitieux. Il faut lire avec beaucoup d’attention le début de l’exhortation : elle se présente comme “un cadre de réflexion”, qui est une invitation à lire le document final du synode (qui, lui, parle d’ordonner des diacres mariés), mais en s’élevant à des considérations plus fondamentales et assurément plus radicales. Le passage central concerne “l’inculturation de la ministérialité” (nn. 85-90), suivi de considérations sur les communautés (nn. 91-98), puis sur le rôle des femmes (nn. 99-103). » 

Il s’agit là d’« une vision laïcisée de l’Eglise, fondamentalement hostile au “cléricalisme”, et qui, par le fait, dépasse, et éventuellement inclut, la problématique des prêtres mariés dans une perspective plus large. Car, pour François, « l’inculturation doit aussi s’exprimer dans “l’organisation ecclésiale et la ministérialité”. Le ministère sacerdotal doit être repensé. Il ne se réduit pas au prêtre-clerc, dont le pouvoir spécifique est de consacrer et de pardonner les péchés, lequel est indispensable pour assurer “une plus grande fréquence de la célébration de l’Eucharistie, même dans les communautés les plus éloignées et cachées”. En revanche, le pouvoir hiérarchique dans l’Eglise, qui appartient au ministère sacerdotal, n’est pas propre au ministère ordonné : des laïcs, restant laïcs, pourront exercer cette autre face du ministère sacerdotal et “annoncer la Parole, enseigner, organiser leurs communautés, célébrer certains sacrements, chercher différentes voies pour la piété populaire et développer la multitude des dons que l’Esprit répand en eux”. 

« Certes, les communautés auront besoin de la célébration de l’Eucharistie et du pardon des péchés, car “il est urgent d’éviter que les peuples amazoniens soient privés de cet aliment de vie nouvelle et du sacrement du pardon”. C’est ici, au n. 90, qu’intervient ce qui a été ressenti – à tort – comme une douche froide par toutes les instances progressistes et comme un immense soulagement par les conservateurs : le pape, au lieu de parler d’ordination de diacres mariés, invite seulement à prier pour les vocations sacerdotales, tout en précisant qu’il convient de “réviser complètement la structure et le contenu tant de la formation initiale que de la formation permanente des prêtres, afin qu’ils acquièrent les attitudes et les capacités que requiert le dialogue avec les cultures amazoniennes”.  

Et, dans cette perspective, « il faut des diacres permanents plus nombreux, des religieuses et des laïcs qui assument des responsabilités importantes pour la croissance des communautés. Il faut que ces laïcs “arrivent à maturité dans l’exercice de ces fonctions grâce à un accompagnement adéquat”. Au-delà donc de l’“objectif limité” d’une plus grande présence de ministres ordonnés pouvant célébrer l’eucharistie, il s’agit de promouvoir des laïcs “mûrs” qui, eux aussi ministres sacerdotaux mais comme laïcs, prendront en charge la communauté. Ceux qui font une fixation sur l’ordination d’hommes mariés sont en somme accusés de cléricalisme, alors qu’il est beaucoup plus important de promouvoir une sorte d’“Eglise laïque” : cela demande “une capacité d’ouvrir des chemins à l’audace de l’Esprit, pour faire confiance et pour permettre de façon concrète le développement d’une culture ecclésiale propre, nettement laïque [souligné dans le texte romain]”. 

« Rien n’exclut cependant que, parmi ces laïcs pleinement “mûrs”, on puisse juger utile d’en ordonner certains pour les besoins de l’Eucharistie. Mais comme le faisait remarquer Elodie Blogie, dans le quotidien belge Le Soir, du 12 février, le pape fait “une réponse très jésuite”, et sur cette question, “très subtilement”, ne dit ni oui, ni non : il ne dit rien, et en fait il dit plus. » 

 

Mgr Felix Gmür.

Le rêve d’une Eglise inculturée, c’est-à-dire laïcisée  

Cette analyse est partagée par Mgr Felix Gmür, évêque de Bâle et président de la Conférence des évêques suisses, peu suspect de traditionalisme excessif. Dans un document repris par l’agence suisse Cath.ch le 14 février, il écrit : « Le pape ne pense pas d’une manière qui nous est habituelle. Il ne réfléchit pas à partir des ministères, son point de départ est le peuple de Dieu. A partir de là, il développe le rêve d’une Eglise inculturée qui peut “mieux intégrer la dimension sociale à la dimension spirituelle” (n°76). Il faut, pour cela, une inculturation de la ministérialité et, notamment, puisque, comme chez nous, il manque de prêtres, des “responsables laïcs” (n°94). En fait, le pape veut donner à l’Eglise un visage qui ne soit pas clérical mais “nettement laïque”. » Et de citer ce passage de l’exhortation : « L’inculturation doit aussi se développer et se traduire dans une manière incarnée de mettre en œuvre l’organisation ecclésiale et la ministérialité. Si l’on inculture la spiritualité, si l’on inculture la sainteté, si l’on inculture même l’Evangile, comment ne pas penser à une inculturation de la manière dont les ministères ecclésiaux se structurent et se vivent ? » (n°85). 

« Je ne connais pas les raisons du silence du pape, poursuit Mgr Gmür, mais je peux imaginer qu’il veut dissocier l’essence de l’ordination de la question du pouvoir. C’est une chose pour moi positive, qui exige cependant une réflexion préalable plus approfondie sur la prêtrise. La porte reste ouverte à cette réflexion, car le pape ne referme pas la porte ouverte par le document final du synode. » 

En Amazonie brésilienne, on retrouve la même analyse chez l’évêque de Cruzeiro do Sul, dans l’Etat de l’Acre (Brésil), Mgr Flavio Giovenale, qui estime que la partie de l’exhortation sur les ministères de l’Eglise, en particulier le chapitre sur les communautés pleines de vie, suggère une véritable « révolution copernicienne ». Selon lui, « le pape François affirme que l’Eglise amazonienne – et avec elle toute l’Eglise – doit être radicalement laïque. Il défend une culture ecclésiale nettement laïque. (…) En vérité, il est en train de dire que les prêtres doivent céder la gestion des paroisses et partager le pouvoir ».  

Et ce point est beaucoup plus important, pour le prélat brésilien, que la possible ordination d’hommes mariés. « Les viri probati ne constituent pas la solution unique à nos problèmes. Nous avons besoin d’une variété de solutions. Et c’est réellement révolutionnaire de suggérer une Eglise qui soit centrée sur les laïcs et pas sur le clergé ». 

On voit bien ici que cette « inculturation de la ministérialité » revient à une adaptation et même à une mutation du ministère, en fonction de prétendus besoins locaux. Concrètement, c’est une forme de laïcisation de l’Eglise. Mais pour y parvenir, il faut une maturation des esprits et une évolution de la structure ecclésiale qui s’effectueront par la synodalité. Et ce n’est pas un hasard si le prochain synode des évêques à Rome en octobre 2022, annoncé ce 7 mars, aura comme thème : « pour une Eglise synodale : communion, participation et mission ».  

Une synodalité dissolvante  

La synodalité est un thème central du pontificat de François. Dans son discours d’ouverture pour le 50e anniversaire de l’institution du synode des évêques, en octobre 2015, il a appelé de ses vœux une structure plus collégiale de l’Eglise, une décentralisation avec de nouveaux rôles pour les diocèses et les conférences épiscopales. 

En automne 2018, le pape a publié la Constitution apostolique Episcopalis Communio. Depuis lors, tant dans la préparation que dans la mise en œuvre du synode, les fidèles et les experts extérieurs doivent être plus étroitement associés. Des consultations sont réalisées par des questionnaires, des sessions d’études spécialisées, des réunions régionales ou des pré-synodes avec les personnes concernées. 

L’objectif des consultations synodales est d’éviter les affrontements et de rallier le plus grand nombre possible de participants aux décisions prises, pour préserver une unité institutionnelle, formelle, indépendante de la vérité objective, révélée. Pour cette raison, les questions controversées, comme celle des viri probati, sont reportées… jusqu’à ce que le moment soit assez mûr pour prendre une décision. 

En 2016, dans l’hebdomadaire belge Tertio, François avait défini la synodalité comme le mode de vie d’une Eglise où le successeur de Pierre ne dicte pas la conduite des chrétiens mais où il l’accompagne. Il affirmait : « L’Eglise naît des communautés, elle naît de la base, (…) elle naît du baptême ; et elle s’organise autour d’un évêque, qui la rassemble », et il distinguait deux formes ecclésiales « ou bien une Eglise pyramidale, où l’on fait ce que dit Pierre, ou bien une Eglise synodale, où Pierre est Pierre, mais accompagne l’Eglise, la laisse grandir, l’écoute ». Cette Eglise « à l’écoute » s’adapte, se transforme selon les besoins de la base, au risque de voir – s’il n’y avait la promesse du Christ que « les portes de l’enfer ne prévaudront pas » (Mt 16, 18) – sa constitution divine se dissoudre, et son magistère pérenne se liquéfier. 

C’est ce danger que souligne le journaliste italien Aldo Maria Valli dans son dernier livre : Le due Chiese (les deux Eglises), Chorabooks. Le 17 février, il présentait son ouvrage sur son blogue, dans un article intitulé « Querida Amazonia : l’ambiguïté systématique et les deux Eglises qui s’affrontent », où l’on peut lire : « Nous sommes en plein dans ce que je me suis permis à de nombreuses reprises d’appeler l’Eglise du “oui, mais aussi non”, du “non, mais aussi oui”. Au fil du temps, la théorisation de cette ambiguïté systématique se précise de plus en plus, et le mot clé est synodalité. (…) 

« Dans notre Sainte Mère l’Eglise catholique, il ne peut y avoir de place pour l’ambiguïté. Et ceux qui croient que, grâce à cette “liquidité”, l’Eglise peut mieux atteindre le monde, se trompent. En réalité, sur cette voie, l’Eglise ne fait qu’épouser la fausse sagesse du monde, centrée sur l’idée que la vérité n’existe pas et que la chercher est inutile. 

« Et comment qualifier tout cela autrement que de suicide ? D’ailleurs, les données en provenance du Brésil et de l’Allemagne, pour citer les deux entités à la tête des processus synodaux dont nous avons été témoins ces derniers temps, nous disent que, là, l’Eglise catholique est en faillite, avec une hémorragie continue des fidèles. 

« Mais tout le monde n’est pas prêt à assister passivement à la tentative obstinée de suicide. La résistance continue. »