Suisse : « Les lois anti-discrimination nous réduiront au silence »

27 Février, 2020
Provenance: fsspx.news

A l’initiative de l’Union démocratique fédérale et des jeunes de l’Union démocratique du centre, le peuple suisse a été invité à se prononcer dimanche 9 février 2020 sur le référendum contre la révision du code pénal étendant la norme antiraciste à l’orientation sexuelle. Le taux de participation a été de 41% de la population suisse, et 63% des votes ont été en faveur de l’acceptation de la révision du code pénal.

La loi de lutte « contre les discriminations et appels à la haine raciale ou religieuse » sera ainsi étendue à l’homophobie et s’appliquera au dénigrement public et à la discrimination en raison de l’orientation sexuelle, ou toute attitude portant à attiser la haine contre ces personnes, par l’écrit, la parole, des images ou des gestes. Elle prévoit des amendes ou des peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison. 

La Conférence des évêques suisses (CES) a déclaré, en décembre 2019, que la doctrine de l’Eglise catholique se prononce « sans exception contre tout appel à la haine et à la discrimination de personnes ou de groupes ». Dans le même temps la conférence épiscopale suisse renonçait à donner un mot d’ordre pour la votation. Mgr Felix Gmür, président de la CES et évêque de Bâle, a affirmé le 5 décembre, lors d’une conférence de presse, que « ce sera aux citoyennes et aux citoyens de juger si ce principe est déjà suffisamment ancré dans la législation en vigueur ou s’il faut l’élargir ». Et de préciser : « Ce n’est pas une question de foi, c’est une question politique de savoir comment on règle le problème dans le code pénal… Cependant la doctrine de l’Eglise est claire : pas question de discriminer qui que ce soit. Mais on ne va pas se laisser instrumentaliser par ceux qui sont favorables à la loi ou par ceux qui y sont opposés. Nous ne sommes pas un parti politique, mais une Eglise ! »… Erwin Tanner, secrétaire général de la CES, a expliqué : « Si l’Eglise se prononce en faveur de l’extension de la norme juridique, on l’interrogera sur son attitude dans son propre milieu. Si elle s’y oppose, elle sera présentée comme homophobe ». 

« Oui à une protection élargie contre la discrimination », titrait dans un communiqué du 7 janvier la communion d’Eglises, qui a remplacé la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS). Tandis que l’Alliance évangélique suisse (SEA-RES), dans un communiqué du 9 janvier, a déclaré que l’extension était « problématique et superflue », la loi actuelle offrant des possibilités suffisantes pour lutter contre la haine et la discrimination. Elle redoute, comme les auteurs du référendum, une atteinte à la liberté d’opinion. Si la SEA-RES condamne toute forme de haine et de violence à l’égard des personnes de toute orientation sexuelle, elle souligne qu’« il doit cependant rester possible d’adopter sans hésitation une attitude critique à l’égard de certains modes de vie, conformément à la compréhension de la Bible, et de préconiser le traitement privilégié du mariage entre hommes et femmes par rapport à d’autres formes de partenariat ». 

L’intervention de Mgr Eleganti 

Le 3 janvier, dans un article publié en allemand sur le site internet suisse Zukunft/Futur Ch, Mgr Marian Eleganti, évêque auxiliaire de Coire, s’est exprimé sur les enjeux de ce vote et sur la liberté d’opinion. « On pourrait penser que le credo relativiste produirait automatiquement une culture tolérante du débat. Loin de là ! L’opinion selon laquelle chacun devrait pouvoir vivre comme il le souhaite, sans qu’une société puisse élaborer des normes communes à cet égard, se transforme en terreur de l’opinion et en intolérance », dénonce-t-il en introduction. 

Le prélat suisse pointe du doigt « une ‘émotionnalisation’ et une personnalisation désastreuses du débat » auxquelles « on assiste aujourd’hui sur de nombreuses questions sociopolitiques et éthiques ». « L’effort d’objectivité sur la base d’arguments rationnels communs, dans un dialogue ouvert, cesse également. Puisque chacun a ou “construit” sa propre “vérité”, seuls prévalent ses propres intérêts et sensibilités, ses modes de vie et surtout ses émotions, poursuit-il. (…) Ainsi, toute personne qui contredit ou s’oppose à une opinion est perçue comme un “ennemi personnel”, et non plus comme un “adversaire de débat”. Comme si une contradiction sur un fait signifiait déjà le rejet et la haine de la personne qui le représente ». Mgr Eleganti dénonce « cette perversion d’un effort raisonnable pour acquérir des connaissances, selon la formule “contradiction = haine” systématiquement mise en œuvre politiquement par le lobby LGBTQ. Toute opinion qui s’en écarte est stigmatisée comme “discours de haine” et comme une condition préalable à la violence physique ». Ainsi, avant même qu’un véritable crime violent n’ait lieu, le représentant d’une opinion dissidente est menacé d’une sanction judiciaire ou d’un boycott de sa liberté d’expression par des blocages et autres harcèlements. Il en découle une violence bien réelle, utilisée sans rougir par rapport à son propre credo pluraliste proclamé haut et fort.  

L’obscurantisme moderne et les lumières du Moyen Age 

« Où est passée notre culture de la discussion et de la prétendue tolérance ? », s’alarme l’évêque auxiliaire de Coire. « Quelqu’un pourrait se sentir blessé. Pourquoi ? Parce que je dis la vérité ? » A ce renversement de la disputatio, l’évêque oppose la pensée catholique, s’appuyant sur saint Thomas d’Aquin. La doctrine catholique distingue en effet entre la personne et l’opinion, entre le pécheur et le péché. Aimer la personne ou le pécheur n’empêche aucunement de s’opposer à ses opinions ou sa pratique. Mgr Eleganti souligne que « ce sens de l’objectivité et de la vérité, cette distinction entre la personne et la chose, ont été complètement perdus dans notre société. » Au lieu de réfuter les positions opposées avec des arguments raisonnables, on préfère étiqueter sur le champ l’opposant comme xénophobe, fanatique, fondamentaliste ou extrémiste (de droite). Ceux qui n’assimilent pas la pensée dominante sont bloqués, poursuivis ou stigmatisés socialement. « Twitter, Facebook, Google et autres sont les nouveaux tribunaux d’inquisition sociale, qui décident depuis le back office (en arrière-plan) ce qui peut être pensé et dit (“politiquement correct”). » 

Les universités du Moyen Age avaient élaboré des normes pour la “dispute” scientifique ou sociale, rappelle Mgr Eleganti. La première consiste à comprendre et à exprimer dans ses propres mots l’opinion adverse qui diffère de la sienne. La deuxième étape consiste à demander à l’adversaire si son opinion a été correctement comprise. Lors de la troisième étape, les aspects de la vérité de l’avis de l’adversaire sont appréciés et, si possible, inclus dans son propre point de vue. Ensuite les aspects divergents sont réfutés par des arguments rationnels et une vérification des faits. Enfin, la dernière étape est la tentative de synthèse, le progrès de la connaissance, l’approfondissement. 

« A cause des lois anti-discrimination, nous allons être réduits au silence – et punis – par des décisions de justice », a conclu le prélat suisse. 

Mgr Marian Eleganti est qualifié par l’agence germanophone kath.ch « d’évêque auxiliaire qui tire vers le conservatisme ». Dans un récent entretien avec le Luzerner Zeitung, il avait déclaré la rencontre du pape François avec le grand imam du Caire et la signature de la Déclaration commune sur la fraternité de tous les peuples de « choc de contradictions ».